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Manon Simard est-elle le meilleur DG au Québec?

Saisissez une feuille de papier et un stylo, puis dressez la liste de tous les directeurs de programmes sportifs d'excellence au Québec. Équipes professionnelles et amateurs incluses. Si vous faites bien vos devoirs, le nom de Manon Simard apparaît peut-être au premier rang. Sinon, il n'est pas loin derrière.

Un texte de Martin Leclerc

J'ai rencontré Manon Simard pour la première fois le printemps dernier pour ce qui ne devait être qu'une courte entrevue à propos du hockey universitaire. La conversation a finalement duré plus d'une heure et demie.

Cette journée-là, quand nous nous sommes quittés à la porte du centre sportif de l'Université de Montréal (CEPSUM), j'étais vraiment impressionné.

Ce n'est pas tous les jours, loin de là, qu'on rencontre un directeur sportif (la profession est très largement masculine) capable d'exposer clairement ses valeurs et de les défendre avec autant de passion.

Il est aussi très rare de voir quelqu'un créer puis superviser des programmes qui connaissent autant de succès sur d'aussi longues périodes.

En 2010, l'actuel entraîneur de l'équipe de football des Carabins, Danny Maciocia, revenait d'un long séjour chez les Eskimos d'Edmonton lorsque Manon Simard lui a offert de prendre les commandes du programme de l'U de M.

À l'époque, les Carabins tentaient toujours de rattraper l'invincible Rouge et Or de l'Université Laval.

« Quand nous nous sommes rencontrés, j'avais une question fondamentale à poser à Manon. Je ne voulais pas me contenter de remporter des matchs 21 à 20. Ce n'était pas ce que je recherchais dans la vie. Je lui ai donc demandé « Comment veux-tu gagner? ». Et nous avons finalement passé quatre heures là-dessus! 

« Manon n'est pas le genre de personne qu'on croise souvent dans notre milieu. Elle ne veut pas seulement faire une différence sur le terrain mais aussi à l'extérieur. Elle veut que ses athlètes vivent des expériences inoubliables et qu'ils quittent l'université avec un diplôme en poche. J'ai alors compris l'ampleur du mandat qui se dressait devant nous et je voulais m'associer à elle », raconte Maciocia.

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Après avoir aboli ses programmes d'excellence, l'Université de Montréal a sollicité Manon Simard au milieu des années 1990 pour corriger cette erreur historique et faire renaître la tradition des Carabins.

Cette ex-nageuse venait alors de terminer sa maîtrise aux HEC et elle s'apprêtait à entreprendre une carrière dans le domaine pharmaceutique.

Elle qui avait tant critiqué le manque de ressources allouées aux athlètes de l'université lorsqu'elle y nageait, Simard n'a pu résister à la tentation de relever le défi.

« Au début, nous n'avions pas une cenne, se rappelle-t-elle. Quand nous sommes allés disputer notre premier match de volleyball à Québec, nous devions prendre nos voitures et je n'avais même pas de budget pour acheter des chandails de volleyball. J'avais dû faire imprimer des numéros sur de simples t-shirts. À l'Université Laval, les gens étaient contents de nous recevoir. Mais en même temps, ils admettaient être un peu gênés. »

« Je suis arrivé chez les Carabins en tant qu'assistant-entraîneur en 1999. À l'époque, on devait s'entraîner dans une école secondaire voisine de l'université. Ça démontre où on se situait dans les priorités de l'institution!, raconte Olivier Trudel, qui est aujourd'hui entraîneur de l'équipe féminine de volleyball (l'une des meilleures au pays) et détenteur d'un doctorat en psychologie sportive.

« Par contre, j'étais tellement enthousiaste de voir combien c'était vivant chez les Carabins. C'était une organisation très unie et où la volonté de changement était très forte. Tout le monde visait les plus hauts sommets. Et rapidement, je me suis rendu compte que Manon transportait toute cette force, toute cette unité sur ses épaules. »

Petit à petit, Manon Simard a tissé sa toile. Après avoir relancé les programmes de natation et le volleyball, deux sports où elle avait pu dénicher de bons clubs partenaires au niveau civil, elle a créé un programme universitaire de badminton en 1997 « parce que ce sport était en train de tomber ».

Puis elle a lancé l'U de M dans les univers du tennis, du golf et du ski alpin, avant de profiter de rénovations majeures au CEPSUM pour mettre sur pied des programmes de soccer masculin et féminin.

Au milieu des années 2000, à peine dix ans après la renaissance des Carabins, toutes les équipes de l'U de M évoluant sur la scène nationale figuraient dans le top-10 canadien! Parmi les 51 universités membres du Sport interuniversitaire canadien (SIC), l'Université de Montréal était celle qui présentait le meilleur ratio de succès.

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La vie de Manon Simard est une sorte de combat. La naissance de chaque nouveau programme nécessite davantage de ressources financières (qu'il faut souvent dénicher ailleurs, et en faisant preuve d'inventivité étant donné les coupes budgétaires que subissent les universités) et mobilise davantage de ressources humaines.

Les étudiants-athlètes de l'U de M bénéficient d'un encadrement spécial pour réussir leurs études. Sur le plan sportif, ils occupent des vestiaires époustouflants (notamment grâce à des dons totalisant 1,25 million faits par Robert Panet-Raymond et Guy Fréchette, deux anciens étudiants de l'université).

Ils sont supportés par des physiothérapeutes, des équipes médicales et des préparateurs physiques. Et les entraîneurs des Carabins sont méticuleusement choisis.

« Le succès sportif passe obligatoirement par l'embauche des meilleurs entraîneurs. Tout est là. Et c'est un métier tellement ingrat. Les gens ne réalisent pas la valeur de ces gens-là », estime-t-elle.

« La plus grande qualité de Manon, c'est qu'elle sait très bien s'entourer. Elle a un flair exceptionnel pour trouver les bonnes personnes pour occuper les bons postes. Et je ne parle pas seulement des entraîneurs. Quand tu recrutes de cette façon, tu deviens encore plus fort comme organisation », souligne Olivier Trudel.

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En 2002, quand sa toile lui est apparue suffisamment solide, la directrice des programmes sportifs a fait le grand saut en s'attaquant au football, le sport universitaire le plus prestigieux au Canada.

« Le football est fabuleux parce que sa structure de développement est très claire. La LCF ne recrute pas les joueurs avant qu'ils aient complété quatre ans d'études. C'est le sport universitaire numéro un et ça allait de soi qu'on créée un programme. En plus, le football raccroche beaucoup d'athlètes aux études, et ça leur permet d'obtenir un diplôme et de préparer leur avenir. »

Manon Simard explique que son organisation a eu besoin de sept bonnes années pour digérer l'intégration d'un aussi gros programme (qui comprend 85 joueurs) et qu'il a fallu 12 ans avant de le rendre vraiment compétitif.

Les Carabins ont finalement remporté leur premier titre national en 2014. Ils sont passés près de répéter l'exploit 2015 alors qu'ils se sont inclinés en finale de la Coupe Vanier. Et cette année, ils occupent encore le premier rang du classement universitaire canadien.

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Au début des années 2000, avant que l'U de M annonce la mise sur pied de son programme de football, un représentant de McGill avait invectivé Manon Simard alors que tous les directeurs sportifs des universités québécoises étaient réunis autour d'une même table.

« Les universités qui font du ping pong n'ont qu'à se taire! », avait lancé le délégué de McGill.

« Je me suis souvenue de cet épisode la première fois que nous avons battu McGill au football. Et nous n'avons plus jamais perdu contre eux par la suite. Nous sommes constamment en bataille pour faire notre place. Ce que nous avons vécu dans le passé va rester dans notre histoire parce que ça a forgé qui nous sommes », dit-elle.

Danny Maciocia rigole. Il a aussi entendu cette histoire.

« Manon fait toujours preuve de tact. C'est une femme qui a beaucoup de classe. Mais en même temps, on sent qu'elle a le feu sacré d'une vraie compétitrice. On sent que c'est là, à l'intérieur, et que ça brûle. Je ne l'ai jamais vue se fâcher ou hausser la voix. Par contre, quand on lui dit qu'on a besoin de quelque chose, on sait que ça va brasser quelque part et qu'elle va aller le chercher si elle y croit. Elle fait passer les intérêts des programmes, des entraîneurs et des athlètes avant toute autre chose. C'est une qualité rare », témoigne Danny Maciocia.

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Alors que le programme de football commençait tout juste à être pleinement intégré chez les Carabins, l'U de M a lancé en 2009 un programme de hockey féminin qui est rapidement devenu l'un des meilleurs, sinon le meilleur, au pays.

Au cours des cinq dernières années, les Carabins ont remporté deux médailles d'or, deux d'argent et une de bronze aux Championnats canadien.

« Il y avait un manque incroyable en hockey féminin. Les filles n'avaient pas d'espace pour se développer. Et nous nous demandions : si on ne le fait pas, qui d'autre le fera? La création d'un programme de hockey féminin nous permettait de développer des athlètes à long terme pour les amener jusqu'à l'équipe olympique et au sein de l'équipe nationale. Et c'est ce que nous sommes en train de faire.

« Au départ, on se disait que si on travaillait bien, les meilleures athlètes allaient venir étudier chez nous et cesser de s'expatrier aux États-Unis. Et ça aussi, c'est en train de se produire. Les parents commencent à réaliser que nous sommes capables de développer leur fille et de la faire passer au niveau suivant », raconte Manon Simard.

« La plus grande marque des Carabins est sans doute la vitesse à laquelle nous sommes parvenus à développer des programmes aussi compétitifs. Quand on regarde les programmes de hockey féminin et de football, qui sont à la fois récents et tellement forts, c'est admirable », dit Olivier Trudel.

Pour mettre sur pied le programme de hockey féminin, Manon Simard a utilisé la même recette : elle s'est bien entourée.

« J'ai rencontré Danièle Sauvageau trois fois pour lui offrir de relever ce défi. Elle avait refusé les deux premières fois, mais à la troisième occasion, je lui ai dit que je n'allais pas accepter un autre refus », raconte la directrice des Carabins, en riant.

« Je lui ai dit que personne n'allait pouvoir créer un passage pour la nouvelle génération de hockeyeuses si les femmes comme elle ou France St-Louis, qui ont bâti le hockey féminin au Québec, ne s'impliquaient pas pour le faire. »

Après seulement quatre ans, les hockeyeuses des Carabins ont été les premières à ramener un titre national à l'U de M, toutes disciplines confondues.

« Notre philosophie n'est pas de former des équipes qui ne font que participer. Cela dit, je ne garantis jamais de championnat canadien à qui que ce soit. Par contre, je garantis que nos entraîneurs et nos athlètes pourront y croire parce qu'ils seront encadrés et soutenus. Le reste leur appartient. Ça se passe sur le terrain », de conclure l'exceptionnelle architecte de l'organisation des Carabins.

À toute épreuve, le blogue de Martin Leclerc.

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