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Mi-saison du Canadien : autopsie d'un affreux gâchis

BILLET - « Ce serait une véritable catastrophe si le Canadien perdait Andrei Markov. Au sein de cette équipe, aucun défenseur ne fait circuler la rondelle comme lui et aucun ne crée des lignes de passes comme lui. Il va avoir 39 ans, je sais, mais il est encore indispensable. »

Je me revois encore, le 23 juin dernier, assis dans le salon de la résidence d’été de David Desharnais, dont le séjour chez le Canadien venait tout juste de prendre fin. Le temps était pluvieux et le brouillard nous empêchait de voir la rive sud du fleuve.

Nous venions de compléter une longue entrevue dans le cadre de la rédaction de la biographie de Daniel Brière (Mister Playoffs). J’étais sur le point de rentrer à la maison. Desharnais et moi échangions en vrac des observations sur l’actualité du CH lorsqu’il m’a soumis une analyse fine du jeu de l’arrière russe, et de sa précieuse capacité à mettre ses coéquipiers en valeur (Alex Galchenyuk, notamment).

Nostradamus l’avait callé, comme dirait Ian Laperrière.

Sur le coup, je n’avais pas trop accordé d’importance à cette mise en garde de Desharnais. Il semblait évident que Markov allait terminer sa carrière dans l’uniforme tricolore. Le Russe venait de boucler la saison au sein de la première paire du CH (et d’emmagasiner 36 points) aux côtés de Shea Weber. Au sein de l’organisation, aucun autre joueur capable d’animer l’avantage numérique ne se profilait à l’horizon.

Douze jours plus tôt, Marc Bergevin avait sacrifié le meilleur espoir de l’organisation, le défenseur gaucher Mikhail Sergachev, pour mettre la main sur Jonathan Drouin. Et six jours auparavant, le 17 juin, le DG du CH avait largué Nathan Beaulieu (et sa production de 28 points) aux Sabres de Buffalo en retour d’un choix de troisième ronde. Sans compter le fait que le 21 juin, les Golden Knights de Vegas avaient réclamé Alexei Emelin au repêchage de l’expansion.

Pour le CH, ne pas s’entendre avec Markov équivalait à sacrifier son flanc gauche au grand complet ET sa relève. C’était du jamais vu. Et ça n’avait aucune chance de se produire.

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Nous sommes six mois et quelques semaines plus tard. Après avoir bouclé la saison 2016-2017 au premier rang de sa division, le Canadien vient de franchir le cap de la mi-saison au 14e rang dans l’Est. L’attaque, qui renferme pourtant 5 marqueurs potentiels et 20 buts ou plus, fonctionne à un rythme de croisière de 206 buts. Incroyablement, presque tous les attaquants du CH sont tombés en panne en même temps et cette production famélique ramène l’organisation au même niveau qu’à la période de grande médiocrité traversée à la fin des années 1990 et au début des années 2000.

Et en regardant le bateau couler, tout le monde se pose la question la plus vexante qui puisse exister dans le monde du sport: « Que s’est-il passé? »

Il s’est passé ceci: le CH a perdu 64 points de production offensive de la part de son groupe de défenseurs en laissant filer Markov et Beaulieu et il n’est pas parvenu à les remplacer.

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Pour vous convaincre de la très haute importance de miser sur des défenseurs capables de faire circuler la rondelle et de générer de l’attaque au sein d’une équipe de hockey, je vous soumets les questions suivantes:

  • Pourquoi les Oilers d’Edmonton ont-ils participé aux séries une seule fois depuis au cours des 11 dernières saisons, malgré le fait qu’ils aient bénéficié quatre fois du tout premier choix au repêchage et qu’ils aient sélectionné quatre autres attaquants dans le top 10? ) Réponse : parce qu’ils n’avaient pas de quart-arrière et que leurs défenseurs se situaient parmi les moins productifs de la ligue en attaque.
  • Pourquoi, après avoir terminé 15es dans l’Est en 2015-2016, les Blue Jackets de Columbus se sont-ils hissés dans le top 3 de la conférence la saison suivante? Réponse : parce qu’un défenseur recrue nommé Zach Werenski a été ajouté à la formation et qu’il en est devenu le moteur, en récoltant 47 points.
  • Pourquoi les Devils du New Jersey, sont-ils soudainement devenus compétitifs cette saison? Réponse : parce qu’ils sont parvenus à mettre la main sur un jeune défenseur universitaire, Will Butcher, qui s’était prévalu de son autonomie l’été dernier. Après des années de disette, les Devils misent enfin sur au moins un défenseur possédant des qualités offensives. Butcher a déjà amassé 24 points à sa première demi-saison dans la LNH. Et les Devils sont troisièmes dans l’Est.
  • Pourquoi, après avoir terminé au premier rang dans l’Ouest en 2015-2016, les Stars de Dallas ont-ils soudainement glissé au 11e rang en 2016-2017? Réponse : parce qu’entre ces deux saisons, les Stars ont laissé filer les défenseurs Alex Goligoski et Jason Demers, qui avaient totalisé 60 points en 2015-2016, et que ces points n’ont pas été remplacés. En conséquence, en 2016-2017, la production des trois meilleurs marqueurs de l’équipe (Jamie Benn, Tyler Seguin et Jason Spezza) a chuté de... 40 buts!
  • Pourquoi les Bruins, qui ont participé aux séries par la peau des dents la saison dernière, présentent-ils le deuxième meilleur différentiel (+24) dans l’Est et se dirigent-ils allègrement vers une saison de plus de 100 points? Réponse : parce que depuis l’arrivée du défenseur recrue Charlie McAvoy (qui maintient le rythme d’une saison de 42 points), Boston ne mise plus uniquement sur Torrey Krug pour alimenter son attaque.

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Au cours des trois dernières saisons, les défenseurs du CH étaient respectivement 5es, 6es et 10es dans la LNH pour leur production offensive. Cette saison, ils se situent au 29e rang.

Cette saison, parmi les 16 équipes de la LNH misant sur les défenseurs les plus productifs en attaque, on en retrouve 12 qualifiées pour les séries. Les quatre autres se situent entre 1 et 3 points d’une participation au tournoi printanier. C’était la même chose en 2016-2017, et la saison précédente aussi...

L’an dernier, les Oilers constituaient l’une des rares exceptions dans la LNH. Ils s’étaient qualifiés pour les séries même si leurs défenseurs occupaient le 22e rang de la ligue en attaque. Cette année, malgré la présence de Connor McDavid et de Leon Draisaitl, tout s’est écroulé. Alors qu’on leur prédisait une présence en finale de la coupe Stanley, les Oilers occupent le 13e rang dans l’Ouest.

Que s’est-il passé? Leur meilleur défenseur offensif, Andrej Sekera, a raté les trois premiers mois de la saison et leur groupe de défenseurs se situe au 28e rang en attaque, dans la même zone que les arrières du CH. Sekera vient à peine de revenir au jeu et il tarde à se mettre en marche.

La saison dernière, les défenseurs du Lightning de Tampa Bay se situaient au 16e rang dans la LNH en attaque. Ils avaient raté les séries de peu. Cette saison, l’arrivée de Mikhail Sergachev a propulsé les arrières du Lightning au sommet de la LNH, ex aequo avec ceux des Predators de Nashville. Kucherov et Stamkos se dirigent vers leur première saison de 100 points en carrière. Et Tampa Bay trône aujourd’hui au premier rang dans la LNH.

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Ce qui s’est passé chez le Canadien l’été dernier était l’équivalent de se rendre au milieu d’un lac à bord d’une chaloupe à moteur, de sacrer le moteur à l’eau et de se dire qu’on parviendra à rentrer à la même vitesse en utilisant les rames.

Malgré cet énorme cafouillis, j’étais de ceux qui croyaient le CH capable de difficilement se tailler une place en séries. La production de Weber était encore là. L’allure de la fin du camp indiquait clairement que les entraîneurs allaient être obligés de faire une place de choix au jeune Victor Mete, qui apparaissait comme le seul nouveau défenseur capable de générer de l’attaque et de bien faire circuler la rondelle. Carey Price était en santé. Et puis, comment les meilleurs attaquants de l’équipe pouvaient-ils tous tomber à sec au même moment?

Weber s’est blessé à un pied dès le premier match de la saison. Mete a rapidement été relégué à un rôle secondaire avant d’être prêté à Équipe Canada Junior. Price a connu son pire début de saison en carrière. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, tous les piliers offensifs ont perdu leurs repères, sauf Gallagher, dont la vie n’a pas vraiment changé parce que son travail consiste à récolter des rondelles libres à la porte des buts.

À la fin du camp, si on m’avait dit que Joe Morrow aurait disputé 25 des 41 premiers matchs de l’équipe et qu’il serait même utilisé en avantage numérique, je ne l’aurais jamais cru. Jamais en 100 ans. Dans mon livre, Joe Morrow était l’équivalent de jeter les rames avec le moteur et de rentrer à la nage.

Les arrières du CH ont récolté 168 points la saison dernière, 172 points en 2015-2016 et 173 points en 2014-2015. Cette brigade était régulière comme une horloge.

Cette saison, les défenseurs montréalais obtiendront quelque chose comme 116 points. Faites le calcul. Tous ces points sont disparus de la carte en juin dernier. Et le plus inquiétant, c’est qu’il faudra sans doute plusieurs années avant qu’on parvienne à les récupérer.

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