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Montréal en retard dans la lutte contre le plomb dans l'eau

EXCLUSIF - Dix ans après avoir promis de s'attaquer aux conduites d'eau en plomb, potentiellement à risque pour la santé, Montréal accuse un gros retard. La Ville va quatre fois moins vite que prévu pour les remplacer, selon les données compilées par Radio-Canada. Le comité exécutif promet de voter des mesures, demain, pour tenter de corriger le tir.

Un texte de Thomas Gerbet

En 2006, Montréal s'est engagée à remplacer, en 20 ans, les conduites d'eau en plomb encore présentes sur son territoire. Le nombre de bâtiments ainsi raccordés est encore estimé à plus de 60 000. Arrivée à mi-parcours, la Ville n'en a changé que 8000. À ce rythme, il faudrait attendre la fin du siècle avant de réaliser l'objectif initialement prévu pour 2026.

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Le comité exécutif de la Ville de Montréal votera mercredi le financement d'un blitz de remplacement avec l'intention d'en remplacer 5 000 par année, ciblant en priorité les maisons d'après-guerre construites dans les années 1940 et 1950. Il s'agit des résidences les plus exposées à la contamination. Il y a 10 ans, une étude a révélé que les deux tiers d'entre elles dépassaient les normes établies par la santé publique.

« C'est une question de prévention, on veut agir maintenant pour s'assurer que les Montréalais ont toujours une eau potable d'excellente qualité », explique la responsable de l'eau au comité exécutif, Chantal Rouleau.

Qu'est-ce qu'une entrée d'eau en plomb?

Photo : Thomas Gerbet

Il s'agit du tuyau qui achemine l'eau potable entre le réseau d'aqueduc et la résidence. Le plomb est un métal toxique qui a été utilisé jusqu'à la fin des années 1960. Il a tendance à se dissoudre dans l'eau stagnante quand il fait chaud. Les bâtiments de moins de huit logements construits avant 1970 sont potentiellement exposés à la contamination.

Dans le cadre de son plan d'action, la Ville ne change que la conduite sur la portion publique (sous la rue et le trottoir); elle encourage dans le même temps les propriétaires à faire de même pour le reste du tuyau sur leur propriété privée, sinon le problème ne sera pas résolu. Pour ce faire, 360 000 lettres seront postées à la mi-juillet (même les locataires seront avisés). Elles contiendront des recommandations aux femmes enceintes et aux parents d'enfants de moins de 6 ans (les deux groupes à risque) afin d'appliquer des mesures de prévention.

La direction de la santé publique de Montréal se fait rassurante

Monique Beausoleil, toxicologue à la direction régionale de santé publique, affirme que « le risque est faible ». Elle refuse d'ailleurs de recommander aux propriétaires de changer leur portion de conduite, ce qui peut coûter quelques milliers de dollars. C'est un choix personnel, au même titre que de manger bio, selon elle.

La toxicologie ajoute que le faible risque de plomb dans le sang se limite aux femmes enceintes et aux enfants de moins de 6 ans. Elle relativise : « Vos enfants, même avec une entrée en plomb, ont moins de plomb dans le sang que vous-même, en tant que parent, quand vous en étiez enfant. » Aucun cas d'intoxication au plomb, causée par l'eau du robinet, n'a jamais été enregistré à Montréal.

En 1970, les enfants de moins de 6 ans avaient des niveaux de plomb dans le sang 20 fois plus élevés qu'aujourd'hui, rappelle Monique Beausoleil. Le plomb a été retiré dans les boîtes de conserve, les jouets, les peintures et l'essence, mais persiste dans la tuyauterie.

 Des échantillons à Montréal pires qu'à Flint

Photo : Radio-Canada

Michèle Prévost, professeure à Polytechnique Montréal et titulaire de la chaire industrielle en eau potable, a une analyse moins rassurante que celle de la direction de la santé publique. Elle constate, chiffres à l'appui, que les niveaux de plomb mesurés dans certaines maisons d'après-guerre à Montréal sont plus élevés que ceux dans le secteur considéré comme à haute concentration de plomb à Flint, au Michigan. « Ce ne sont pas des niveaux qui sont faibles », conclut-elle.

« La norme québécoise est beaucoup moins sévère que l'ensemble des normes internationales », observe la spécialiste. Par exemple, les mesures sont faites après avoir laissé couler l'eau cinq minutes, ce qui élimine l'eau qui a stagné dans les conduits.

 Montréal prend-elle la situation autant au sérieux que les autres?

Travaux d'excavation pour retirer une conduite d'eau en plomb dans Outremont. Photo : Thomas Gerbet

Toronto s'est donné un objectif similaire à Montréal : 65 000 entrées en plomb à changer. Depuis 2008, elle en a remplacé 30 000. Cinq fois plus rapide. Dans un document de la Toronto Public Health, elle recommande « fortement » de changer sa tuyauterie de plomb.

« Si le niveau de plomb de votre eau dépasse les 10 microgrammes par litre, vous devriez immédiatement prendre les précautions pour protéger votre santé », écrit la ville ontarienne.

Toronto offre même gratuitement un kit pour tester la présence de plomb dans l'eau, alors qu'à Montréal, les résidents doivent payer un laboratoire. La Ville Reine offre aussi une remise allant jusqu'à 100 $ par année aux résidents qui vivent dans les vieilles maisons avec des tuyaux de plomb, afin qu'ils puissent acheter un filtre à eau monté sur un robinet ou en remplacer les cartouches. Montréal n'offre aucune remise.

Plus à l'ouest, Saskatoon a poussé l'intervention encore plus loin. Elle a rendu obligatoires les remplacements du côté privé. La Ville prend en charge les travaux et environ 60 % des coûts.

Comment savoir si notre entrée d'eau est en plomb?

Photo : Thomas Gerbet

Si vous habitez une maison ou un bâtiment de moins de huit logements construits avant 1970, et plus particulièrement dans les années 1940-1950, il se peut que les conduites soient en plomb. Une simple inspection de la vanne d'entrée d'eau devrait suffire à le déterminer. Les conduites sont alors grises (et non cuivrées) et n'ont aucune résonance quand on les frappe. Elles laissent des marques métalliques quand on les gratte et elles n'attirent pas un aimant.

Il est important de noter que la présence d'une conduite en plomb ne signifie pas nécessairement que les normes de présence dans l'eau sont dépassées. Pour toute demande d'information, les résidents peuvent communiquer avec la Ville en composant le 311.

Que faire si vous êtes exposé?

La solution la moins coûteuse pour les propriétaires qui veulent changer leur section de conduite en plomb pour une en cuivre est d'attendre que la Ville fasse ses propres travaux d'excavation, pour profiter du trou et réduire les coûts estimés à quelques milliers de dollars. La majorité du temps, les propriétaires décident de garder leur portion en plomb, ce qui ne diminue pas le risque d'exposition.

Si vous ne voulez pas changer la conduite, la santé publique recommande aux femmes enceintes et aux parents d'enfants de moins de 6 ans d'utiliser un dispositif de filtration certifié par l'organisme NSF/ANSI 53 ou de consommer de l'eau embouteillée. Pour le reste de la famille, il est recommandé de laisser couler l'eau du robinet quelques minutes avant de la boire, surtout si elle a séjourné de longues heures dans les tuyaux (le matin ou au retour du travail).

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