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Moshe Safdie, l'architecte qui a failli dessiner le CUSM

CHRONIQUE - Au Québec, l'architecte israélo-canadien Moshe Safdie est surtout connu du grand public pour son iconique complexe résidentiel Habitat 67. Plusieurs ignorent cependant que le concepteur avait reçu un mandat sur un des plus grands chantiers des dernières décennies dans la province : le Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

Un texte de Marc-André Carignan, chroniqueur à l'émission Le 15-18 et à ICI Grand Montréal

En fait, je n'étais moi-même pas certain si sa participation à ce mégaprojet relevait d’une légende urbaine ou de la réalité. Mais le principal intéressé me l'a confirmé lui-même, en chair et en os, lors d'une rencontre privée en marge de la nouvelle exposition du Centre de design de l’UQAM, baptisée Habitat 67 vers l’avenir / The Shape of Things to Come.

« Celui qui était à la tête du projet pour McGill - [feu Arthur Porter] - m’avait approché personnellement pour que je m’implique, explique l’architecte. J’étais ravi. […] J’avais commencé à m’organiser pour débuter la planification et amorcer le design. »

Moshe Safdie n’avait pourtant, à cette époque, aucune expérience dans le milieu hospitalier, ce qui ne semblait visiblement pas lui nuire pour autant. Il avait quand même contribué à la réalisation d'autres projets significatifs, comme le pavillon principal du Musée des beaux-arts de Montréal et le Musée de la civilisation de Québec.

« L’idée que tu dois embaucher quelqu’un qui a déjà dessiné dix hôpitaux dans le passé, pour pouvoir en faire un autre, est une idée dépassée de nos jours. Ma bibliothèque la plus réussie est ma première bibliothèque [Vancouver Library Square]. Mon musée le plus réussi est mon premier musée [Musée des beaux-arts du Canada]. L’architecte apprend ce qu’il a à apprendre [à travers chaque projet]. Il étudie d’autres réalisations pour voir ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas. C’est le métier! »

Son enthousiasme pour la conception du CUSM aura néanmoins été de courte durée, lorsque le gouvernement du Québec a commencé à parler de PPP [partenariat public-privé] pour la gestion et la construction de ce mégaprojet hospitalier.

Pour M. Safdie, le PPP dirigé par le privé - utilisé à maintes reprises par Québec ces dernières années (CUSM, CHUM, haltes routières, pont de l’A-25, etc.) - mène rarement à des réalisations exemplaires sur le plan architectural. Du moins, pour les hôpitaux et autres édifices publics.

« La structure du PPP encourage le privé à utiliser le plus petit budget et la stratégie la plus simpliste pour accomplir le travail. Le gouvernement fixe un prix et moins [le développeur] met d’efforts en cours de route, plus il fait de l’argent. Comment voulez-vous obtenir de nouvelles idées, de l’innovation architecturale, pour ces édifices? »

En terminant sa phrase, il me prend par surprise en me demandant ce que je pensais du résultat final. Je lui résume alors grossièrement la couverture médiatique négative qu’a reçu le projet, au-delà du scandale financier lié à Arthur Porter : peu d’architectes ayant planché sur ce complexe hospitalier en sont réellement fiers, n’osant souvent même pas révéler leur paternité pour cette réalisation.

Ma réponse le surprend peu.

« Je prédisais un désastre, poursuit-il. Je pense que j’avais raison. Regardez ce qu’ils ont fait : c’est une honte! […] Je n’ai même pas osé entrer à l’intérieur. Ça me choque. C’est comme si on avait voulu insulter [l’architecture de Montréal]. »

En parallèle à cet épisode au CUSM, il se dit également déçu, à travers le temps, de n’avoir pu participer davantage au développement de notre métropole, « sa ville », a-t-il mentionné deux ou trois fois durant notre entretien. Et ce n’est pas parce qu’il n’a pas essayé.

Le rayonnement d’Habitat 67, qui lui aura permis de lancer sa carrière de façon fulgurante, à 25 ans à peine, n’aura pas nécessairement été le tremplin professionnel qu’il aurait espéré localement.

« Après Habitat, je n’ai eu aucun contrat au Canada pendant 15 ans. Rien. Le projet était controversé, il était avant son temps. Les gens le détestaient, le ridiculisaient. […] Je sentais que j’étais sur une liste noire. J’ai donc travaillé en Israël, au Sénégal, aux États-Unis. »

Ses contrats chez notre voisin du sud, particulièrement auprès de l’Université Harvard en tant que directeur de l’École de design, l’auront finalement forcé à faire le deuil de Montréal - comme port d’attache du moins - et à aspirer à un avenir professionnel plus prospère ailleurs sur la planète, comme en Asie.

Il a également essayé de se réimplanter à Montréal à quelques reprises, depuis le début des années 2000, en participant à quelques concours d’architecture - ce fut le cas pour la Grande Bibliothèque ou l’extension du Musée des beaux-arts de Montréal -, mais en vain.

Cela dit, il affirme toujours garder un œil sur notre métropole, non seulement pour observer son bébé, Habitat 67, vieillir en beauté, mais également parce qu’il a l’avenir de la métropole à cœur.

« J’espère que Montréal saura se reconnecter davantage avec ses berges, indique M. Safdie. […] C’était l’objectif d’Habitat déjà à l’époque : amener de la vie près des plans d’eau. Ça ne s’est jamais produit. Un jour, peut-être. »

Pour suivre Marc-André Carignan sur Twitter : @macarignan

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