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« Nous l’appelions la "prison" » : l’enfer du déracinement inuit

Au tournant des années 60, le gouvernement canadien a envoyé plusieurs Inuits dans l'Arctique en les convainquant qu'il s'agissait d'une occasion de renouer avec leurs traditions ancestrales. Aujourd'hui, l'un d'entre eux demande réparation à Ottawa, arguant que lui et les siens ont plutôt été instrumentalisés.

Larry Audlaluk était âgé de deux ans lorsque lui et sa famille ont été déracinés de leur maison à Inujuak, dans le Nord-du Québec, pour être déplacés quelque 2000 kilomètres plus loin, sur l’île d’Ellesmere, au Nunavut.

Ensemble, ils font partie des « exilés du Haut-Arctique », un groupe de 87 Inuits qui, entre 1953 et 1955, ont été encouragés par le gouvernement canadien à quitter leur maison en échange de meilleures conditions pour chasser et la promesse de pouvoir réintégrer leur domicile dans un délai de deux ans.

Larry Audlaluk soutient que le plan de relocalisation du gouvernement fédéral avait été présenté comme une occasion pour les Inuits du Nord-du-Québec de renouer avec un mode de vie plus traditionnel.

Or, avance-t-il, le gouvernement avait des motivations cachées, comme la volonté de décourager le braconnage des ours polaires, généralement perpétré par des chasseurs groenlandais.

Mais le but principal du gouvernement fédéral était en fait de réaffirmer la souveraineté canadienne dans l’Arctique, soutient Larry Audlaluk.

« C’était à l’époque de la guerre froide et les Américains se se rapprochaient un peu trop, explique M. Audlaluk. Ils voulaient assurer une présence humaine, avec des civils, sur le territoire. »

Les années ont passé et les promesses du gouvernement ont été reléguées aux oubliettes, si bien que les Inuits déplacés ont été contraints de rester sur place. Ils ont fini par créer ce qui constitue aujourd’hui les communautés de Grise Fiord et de Resolute Bay.

Le sentiment d’être prisonnier

« Je sais que mes parents ont eu l’impression d’être des prisonniers durant des années », raconte Larry Audlaluk.

« Nous l’appelions la "prison", relate-t-il. [Cette île], c’était un endroit où nous étions laissés à nous-mêmes, d’où nous ne pouvions nous échapper, car nous étions si isolés. »

Larry Audlaluk se souvient que la période d’adaptation suivant l’exil de sa famille dans cet environnement relativement hostile a été particulièrement difficile.

« C’était affreux. Il fallait apprendre à vivre durant la longue saison sombre, se préparer aux rares journées – souvent courtes – ensoleillées et s’habituer au manque de végétation », se remémore-t-il.

Les familles ont cherché du charbon pendant des années et ce n’est qu’en 1961 qu’elles ont réussi à en trouver sur le territoire.

Entre-temps, le gouvernement canadien a fait venir un deuxième groupe de familles, cette fois-ci de la communauté de Pond Inlet, au Nunavut, supposément pour aider les résidents de la première vague à s'adapter aux conditions de vie dans l'Arctique.

« Mon père en est mort »

La relocalisation a eu un profond impact sur la vie de Larry Audlaluk. Son père, un homme jovial, extraverti, est devenu taciturne. Puis il a commencé à ressentir des malaises.

« Mon père en est mort. Il nous a quitté dix mois plus tard. Il n’avait que 56 ans », raconte M. Audlaluk. « Et ma mère, elle, ne faisait que pleurer », ajoute-t-il.

Larry Audlaluk soutient que ce traumatisme a façonné le rapport qu’il entretient avec le gouvernement aujourd’hui.

Pour oublier, Larry Audlaluk a commencé à boire. Il a été un « alcoolique endurci » pendant 20 ans.

En 2010, le gouvernement canadien a finalement présenté ses excuses aux trois communautés pour la relocalisation forcée. Mais c'est trop peu trop tard, soutient Larry Audlaluk.

« Vous ne pouvez pas manger des excuses », dit-il en rappelant que les communautés de Grise Fiord et de Resolute Bay peinent à se nourrir décemment en raison du prix élevé des denrées alimentaires.

L’homme estime qu'elles méritent un meilleur soutien du gouvernement. « La question du coût élevé de la vie n'aurait jamais dû être un enjeu pour nous. Lorsque le gouvernement nous a amenés ici, nous étions le filet de sécurité pour eux », martèle-t-il.

« Je ne me tairai pas tant que je suis vivant. [Je continuerai de parler] des difficultés de vivre ici, de ce que mes parents se souviennent, de l'histoire de relocalisation de 1953 », conclut-il.

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