Près de 700 bénévoles ont participé mardi soir à un exercice de dénombrement des personnes en situation d'itinérance à Montréal, avec pour mandat de recueillir des informations sur le phénomène sur tout le territoire de la métropole. L'exercice, piloté par le Ministère de la Santé et des Services sociaux, est le deuxième du genre à se tenir à Montréal.

Un reportage d’Émilie Dubreuil

La nuit est douce sur le petit square entre le Palais des congrès et le centre Guy Favreau. Sur un banc, un jeune homme qui vient de se rouler une cigarette porte pourtant un énorme manteau, une tuque de laine et un casque.

Jonathan Chartier, notre chef d’équipe, 29 ans et étudiant en sciences politiques, l’approche avec un grand sourire, se présente et lui pose une question. Le jeune homme se lève, un peu effrayé par cette attention et ce désir manifeste de lui parler. Il lève la main comme pour se protéger le visage d’un appareil photo imaginaire qui voudrait lui croquer le portrait.

« Non, non ! », dit-il avant de s’évaporer dans la nuit pour fuir ce petit groupe de bénévoles munis de questionnaires, de petits cartons d’identité et de bonnes intentions.

Depuis le début de la soirée, notre équipe menée par Jonathan et ses amis - des vieilles connaissances de l’école secondaire qui ont décidé de participer au dénombrement par désir de se rendre utile, de collaborer, des mains levées - notre chemin a croisé plusieurs personnes en situation d’itinérance.

Un homme inuit se lève promptement du banc sur lequel il s’était posé; un autre transportant sac à dos, sac de couchages, toute sa vie sans doute, se recroqueville lorsqu’il aperçoit les sourires intéressés des bénévoles.

Il est clair, après quelques coins de rue, que le sans-abri, en général, n’a pas très envie d’être sondé ou ne comprend pas trop pourquoi on veut lui parler et préfère s’abstenir.

Devant le Palais des Congrès, rue Saint-Urbain, Jonathan est plus chanceux. Une jeune femme, Charlotte, accepte de répondre au long questionnaire. Elle vient de la Saskatchewan, elle a 31 ans, elle a été réserviste dans l’armée canadienne et, à la question 12 - comment décrivez-vous votre orientation sexuelle ? - elle répond, fièrement : « Queer ! »

Comme la plupart de ceux qui ont accepté de parler, c’est à la question 13 - qu’est-ce qui a causé la perte de votre logement ? - que le malheur se raconte.

Pour Charlotte, c’est beaucoup de malchance. Elle a perdu le travail qui l’a menée ici à peine trois semaines après son arrivée. Sans ressources, elle alterne entre le sofa de quelques amis ou connaissances et des refuges pour femmes.

Un peu plus tôt dans la soirée, métro Peel, avec une autre équipe de bénévoles, nous avons rencontré Robert, 35 ans. Il vient de Calgary. Son fils est mort du cancer. Il a fait une tentative de suicide tout de suite après.

Il a survécu, mais y a laissé des plumes. Il vit dans la rue depuis deux ans. Il nous montre les cicatrices que ça lui a laissées. « Je me suis fait attaquer au couteau 4 fois depuis que je vis dans la rue », raconte-t-il.

Robert n’aime pas les refuges. « C’est horrible, là-dedans. Il y a des punaises de lit, je déteste ça. »

Quelques rues plus loin, George, 70 ans, d’origine grecque, confie qu’il n’a pas d’argent. Comme il n’aime pas vivre seul, il reste dans un refuge pour sans-abri.

« La nourriture est bonne. Il y a du monde qui s’occupe de moi, c’est bien », dit-il.

Le visage de l’itinérance a des rides et des accents divers.

En quittant Charlotte, qui explique à Jonathan qu’elle vient d’être acceptée au Cégep, le jeune bénévole s’exclame très sincèrement : « J’espère qu’elle va s’en sortir ! »

D’ailleurs, c’est là, à la toute fin du questionnaire, à la question 16. Jonathan lit : « Je vais vous lire une liste de services dont vous pourriez avoir besoin, mais que vous ne recevez pas actuellement. »

Charlotte veut surtout des services d’aide en santé mentale. « Oui, oui, j’ai besoin d’aide pour ma santé mentale », s’empresse-t-elle de répondre.

Le Centre de recherche de l’hôpital Douglas analysera les données recueillies par ce dénombrement printanier, qui se prolongera jusqu’au 26 avril. Environ 150 bénévoles de plus iront à la rencontre des personnes fréquentant une cinquantaine de centres de jour et autres ressources pour les inviter à répondre au questionnaire.

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