Comme plusieurs, j'avais vu L'homme éléphant réalisé par David Lynch au début des années 1980 avec le fabuleux John Hurt et Anthony Hopkins, qui n'était pas encore la super vedette qu'il est devenu. Cependant, la pièce écrite plus tôt, à la fin de 1970, par Bernard Pomerance, m'était étrangère. Je ne savais qu'une chose, que Bradley Cooper avait incarné cet homme éléphant à Broadway il y a quelques années, et que la production comme son interprétation avaient eu l'effet d'une bombe.

Il faut croire que cette histoire vraie, celle de Joseph Carey Merrick, un homme atteint d’étranges malformations et qui était présenté comme un phénomène de foire avant de se retrouver sous la protection d’un médecin britannique, qui a étudié son cas et pris soin de lui jusqu’à tisser avec son patient un solide lien de confiance, fascine toujours.

Il y avait du monde l’autre soir au Théâtre du Rideau Vert, comme si les membres de l’Union des artistes s’étaient donné rendez-vous pour assister à la pièce mise en scène par Jean Leclerc. Il y avait une fébrilité dans cette salle archicomble où l’on aurait entendu une mouche voler. Probablement parce que le sujet fascine toujours, mais surtout, j’en suis sûr, parce qu’on était curieux de voir comment Benoît McGinnis allait se tirer d’affaire, comment il allait incarner ce personnage monstrueux sans aucun maquillage. Impressionnant.

McGinnis est un grand comédien. Par son jeu créatif et contrôlé, par une composition remarquable qui vaut tous les artifices du monde, en jouant de son corps et de ses postures moulés sur les déformations qu’on ne voit guère, mais qu’on devine tant son jeu est crédible et convaincant, il devient l’homme éléphant. Il parvient à nous faire voir ce qui n’existe pas, cette protubérance frontale, ce nez qui ne sert à rien, cette déformation du crâne arrière, ce corps difforme et tordu, ce bras horrible et l’autre, presque féminin. L’homme éléphant est là, devant nous, par et uniquement par le jeu. À sa sortie de scène, Benoît McGinnis doit être épuisé, et son corps, soumis à la torture, endolori; on ne peut suggérer à ce point l’horreur sans en garder, un temps du moins, des séquelles.

Or, outre le travail physique, ce qui retient l’attention, c’est l’humanité qui émane de ce récit, encore aujourd’hui. On finit par s’attacher à ce Joseph Carey Merrick. De monstre condamné au freak show, il devient un humain à part entière qu’on finit par aimer pour ce qu’il est, pour son intelligence hors du commun, pour les liens qu’il tisse d’abord avec son médecin, Frederick Treves, campé ici par le fort crédible David Boutin, puis avec cette comédienne de l’ère victorienne jouée par une très séduisante Sylvie Drapeau, qui éprouve pour lui empathie, tendresse et peut-être même une forme d’amour. Émouvant.

Entre vous et moi, je ne me souvenais plus très bien du film de Lynch. En rentrant à la maison, après la représentation, j’ai donc regardé ce long métrage en noir et blanc. J’étais curieux de voir à quel point Lynch avait été fidèle à la pièce et à quel point la production du Rideau Vert se rapprochait du film et respectait cette histoire troublante de la fin du 19e siècle dans une Angleterre victorienne. À quel point, surtout, McGinnis l’acteur, sans masque, sans prothèse ni maquillage, devenait sur scène tout aussi crédible que John Hurt l’était à l’écran.

Il y a de la dignité, du courage et une force de vivre dans cette histoire, plus que de l’abandon et du désespoir. C’est peut-être pour ça qu’elle traverse le temps, les décennies, et qu’elle inspire à ce point les créateurs.La bande originale du film de Lynch est inoubliable. Je l’ai aussi écoutée hier soir au retour. Elle déchire l’âme encore et toujours.

Or, pendant et après la représentation, je n’ai pu m’empêcher de penser au Parc Belmont chanté par Diane Dufresne. La foire et sa bête, probablement, la cruauté, le désespoir et l’emprisonnement duquel, le souhaite-t-on, on viendra la libérer…

« Qu’est-ce que j’ai fait au monde?Pour qu’on m’enferme iciPour le reste de ma vieQu’est-ce que j’ai fait au monde?Y’a des jours où j’oublieQui je suis et où je suis… »

L’homme éléphant, Joseph Carey Merrick, lui, a eu à sa façon plus de chance que la grosse femme du parc Belmont. Il a connu le confort, l’amitié, le désir. Il a même été adulé, sans qu’il demande rien, par l’aristocratie victorienne. De bête de foire, il est presque devenu bête de cour. Ce qui n’a pas empêché l’humain condamné à dormir assis à cause de la tumeur qui avait gagné et son dos et l’arrière de son crâne de mourir couché, la trachée écrasée par le poids de sa tête.

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