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Pourquoi le spectacle SLĀV heurte-t-il des membres de la communauté noire?

Bien qu'elle travaille à partir du matériau brut des chants d'esclaves afro-américains depuis des années, ce n'est que cette semaine que la chanteuse Betty Bonifassi fait face à la tourmente, avec SLĀV. Des voix de la communauté noire lui reprochent d'utiliser son héritage culturel dans un spectacle conçu par des Blancs, pour des Blancs. Un cas précis d'appropriation culturelle, disent les militants afrodescendants.

Une entrevue de Vincent Champagne

Pour mieux comprendre cette position, qui a été exprimée avec fougue devant le Théâtre du Nouveau Monde mardi soir – à la grande surprise des créateurs –, Radio-Canada s’est entretenu avec Émilie Nicolas, cofondatrice de Québec inclusif, doctorante en anthropologie et militante pour les droits de la personne.

Pouvez-vous nous donner votre définition d’« appropriation culturelle »? De quoi s’agit-il?

Il faut partir de la notion d’appropriation tout court. Pour les populations noires et autochtones, il y a eu une appropriation historique, une colonisation des territoires, des corps, du labeur, de la culture. Les langues ont été détruites. Même chose pour la musique et pour nos droits. Il y a eu des siècles de colonisation, ce qui fait en sorte qu’encore aujourd’hui, il y a énormément de discrimination et de rapports inégalitaires. Nos pratiques culturelles ont été rendues illégales, ont été méprisées, ont été décrites comme sataniques et inférieures, et comme étant une preuve du fait qu’on méritait les traitements discriminatoires au fil des siècles.

Des fois, [cet art] devient à la mode. Certaines personnes décident de reproduire cette culture, sans donner de crédit ou de récompense financière aux gens qui l’ont créée. Ça reproduit les dynamiques de vol et de pillage qui font partie de la colonisation. Quand on parle d’appropriation culturelle, fondamentalement, c’est ancré dans des rapports de pouvoir inégalitaires dans une histoire très précise. C’est profondément blessant pour les gens de voir encore une fois ce qu’ils créent être pris, sans que rien ne leur reste en retour.

Les créateurs ont parlé de leur bonne foi, du cœur qu’ils ont mis dans leur travail. Devant le Théâtre du Nouveau Monde, on a vu des pancartes sur lesquelles il était écrit « Racistes ». Des manifestants ont crié cette insulte aux spectateurs. Peut-on vraiment accuser Betty Bonifassi, qui est elle-même immigrante, et Robert Lepage de racisme?

Quand les gens parlent de racisme, ils parlent d’un système. Les artistes noirs au Québec sont complètement effacés. Ils ont de la difficulté à trouver des emplois. Il y en a qui partent à Toronto, il y en a qui partent aux États-Unis, il y en a qui abandonnent carrément leur carrière, parce que c’est trop difficile et qu’il y a une homogénéité dans les médias et dans le milieu des arts et de la culture au Québec. Quand des représentations ou des aspects de la culture touchent les cultures noires, on a l’audace d’engager des Blancs pour le faire. C’est ça qui est raciste. Ce n’est pas : « Est-ce que ces personnes sont bonnes ou mauvaises? »

On parle d’un système qui dure depuis des siècles, dans lequel on exploite la culture, la créativité et le génie des personnes noires, sans bénéfice. On s’approprie le crédit, on fait des messages sur l’universalité de la souffrance, sans prendre le temps de reconnaître les gens qui sont des afrodescendants, ici même à Montréal. Aussitôt qu’on pose ces questions-là comme des accusations – « est-ce que cette personne est raciste? » –, déjà, la compréhension des choses devient superficielle, puisqu’on parle d’un système.

Le Festival de jazz a publié un communiqué, demandant aux gens, avant de faire un procès d’intention, d’aller voir le spectacle. Nous ne l’avons pas vu, mais les témoignages recueillis expliquent qu’on y parle des Noirs américains, bien sûr, mais aussi des Irlandais, du milieu carcéral, du Canada, du féminisme. Est-ce qu’on fait un débat sur quelque chose qui n’est pas dans le spectacle?

Je suis au courant du contenu du spectacle, comme beaucoup de gens. Il y a quelque chose qui est spécifique à l’expérience afro-américaine, avec les chants d’esclaves, et on extrait des leçons, des métaphores, des comparaisons sans qu’à la base on ait pris le temps de reconnaître l’expérience afro-américaine, d’en faire profiter à ces afrodescendants, de leur faire une place dans ce spectacle qui parle de leur héritage culturel.

Que doivent faire Betty Bonifassi et Robert Lepage maintenant? Y a-t-il moyen de faire une médiation sans annuler le spectacle, ce qui est demandé par certains militants?

Une des choses qui a été suggérée, c’est qu’une partie des profits aillent aux artistes qui essaient de faire vivre ces patrimoines-là dans les communautés noires. Un des enjeux-clés de l’appropriation culturelle – la question qu’il faut toujours se poser –, c’est : qui profite, en fin de compte? Si j’achète des mocassins qui sont créés par des artistes autochtones et que j’encourage l’économie de ces communautés-là, ce n’est pas la même chose. En ce moment, il n’y a pas de Noirs qui profitent de ce spectacle-là. Je pense qu’il pourrait aussi y avoir un dialogue à ouvrir.

Ce n’est pas la première fois qu’une « crise d’appropriation culturelle » survient. Chaque fois, la société semble évoluer un peu. Il n’y a qu'à penser aux coiffes autochtones interdites dans les festivals de musique, ou aux créateurs ne font plus de blackface dans les théâtres. C’est une occasion de faire de la pédagogie pour vous?

On aimerait pouvoir faire de la pédagogie sans que ce soit à cause d’une crise. Ce qui est important, c’est d’écouter. Quand les gens ont mal, si on méprise leur expression et si on glorifie l’expression de la douleur de leurs ancêtres, c’est une contradiction. La douleur des Noirs, elle n’est pas juste dans le passé fantasmé, dont on extrait des leçons universelles. Cette douleur, elle est présente aujourd’hui, et elle était présente hier soir devant le théâtre.

J’aimerais que les gens soient sensibles à la douleur des Noirs aujourd’hui, ceux qui sont présents ici à Montréal. J’espère sincèrement que, lorsque les gens changent leurs pratiques, qu’ils ne font plus de blackface par exemple, ils le font parce qu’ils comprennent vraiment les enjeux, et pas seulement parce qu’ils ont peur des conséquences en lien avec les relations publiques.

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