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Procès Accurso : une explosion a propulsé un entrepreneur dans le cartel

Un employé du domaine de la construction a remplacé son patron dans le cartel des entrepreneurs de Laval après que sa voiture ait explosé, en 2000. Mario Desrochers témoigne au procès pour corruption de l'homme d'affaires Tony Accurso, accusé d'avoir pris part à un stratagème de partage des contrats sous le règne de l'ancien maire Gilles Vaillancourt.

Un texte de Genevieve Garon

La carrière de Mario Desrochers au sein de l’entreprise de construction Sintra a pris un tournant lorsque son patron Gilles Théberge a été la cible d’un « incident » en pleine nuit : sa voiture a explosé devant sa résidence, en juin 2000.

« Il m’a appelé la nuit même et m’a dit « Fais attention à toi. »[...] J’ai regardé dehors. J’habitais en campagne et je n'ai rien vu. Je suis retourné me coucher », a relaté Mario Desrochers, mercredi à la barre des témoins.

Dès le lendemain, celui qui était alors « directeur des opérations » s’est fait offrir de prendre du galon et de devenir « directeur régional » pour Laval et les Laurentides.

L’avocat de Tony Accurso, Marc Labelle, a demandé au tribunal de préciser aux membres du jury qu’il n’était pas insinué que son client avait quoi que ce soit à voir avec l’explosion.

Les rouages de la collusion

Quelques semaines après l’entrée en poste de Mario Desrochers, l’un des collecteurs du maire Gilles Vaillancourt, Marc Gendron, l’a appelé pour l’inviter dans son bureau de la firme Tecsult. « Il était discret dans ses paroles, surtout au téléphone... » se souvient Mario Desrochers.

L’ingénieur l’a alors initié au stratagème frauduleux d’octroi de contrats de construction avec la Ville de Laval. L’entreprise gagnante était sélectionnée avant même l’ouverture de l’appel d’offres.

Puis, les autres compagnies s’organisaient entre elles pour déposer des soumissions de complaisance et l’entrepreneur sélectionné remettait 2 % de la valeur du contrat à Gilles Vaillancourt.

« Si tout le monde pouvait avoir son petit « nanane », ça évitait de la chicane », selon M. Desrochers.

Le collecteur l’a informé que Sintra lui devait des ristournes pour des contrats obtenus dans le passé.

Mario Desrochers aurait questionné son président, Daniel Ducroix, qui aurait été au courant du stratagème en place et lui aurait remis de l’argent comptant.

« Je n'étais pas familier avec ces choses-là, raconte Mario Desrochers, en se remémorant avoir payé la ristourne à l’ingénieur. Tu ne mets pas l’argent dans ta poche arrière... »

Il affirme avoir placé les billets dans une enveloppe brune, mais n’a pas de souvenir de la somme remise à Marc Gendron. « Il ne donnait pas de reçu », a répliqué le témoin en réponse aux questions du procureur aux poursuites criminelles et pénales, Richard Rougeau.

Selon Mario Desrochers, Sintra ne conservait aucune trace de ces paiements, par crainte « que la police débarque ».

Le témoin a servi de « petit facteur » (selon son expression) jusqu’à son départ de l’entreprise en 2005.

Collusion avec des entreprises d’Accurso

Mario Desrochers soutient avoir fait de la collusion avec les entreprises Louisbourg et Simard-Beaudry, qui appartenaient à Tony Accurso. Ses interlocuteurs étaient les bras droits de l’homme d’affaires, Joe Molluso et Frank Minicucci, notamment.

Dans sa déclaration d’ouverture, la Couronne a expliqué que Mario Desrochers a déjà rencontré Tony Accurso dans son bureau de Saint-Eustache puisque l’entrepreneur de Sintra, anxieux, souhaitait se retirer de la collusion. Tony Accurso aurait tenté de le convaincre de rester, pour ne pas mettre en péril le système.

Le témoignage de Mario Desrochers se poursuit jeudi.

Des contradictions dans le témoignage de Gilles Théberge?

Plus tôt mercredi, l’un des anciens dirigeants de Sintra et Valmont Nadon Excavation inc., Gilles Théberge, semblait sur le point de perdre patience alors que Me Marc Labelle le confrontait à des déclarations passées.

En 2012, le premier témoin de la Couronne avait déclaré aux policiers ne pas se souvenir d’un projet désigné comme étant « le fossé Boudrias » dans les années 2000 à Laval.

Or, Gilles Théberge en a parlé en long et en large devant le jury, expliquant qu’il y avait eu un problème puisque Gilles Vaillancourt avait, par erreur, sélectionné deux entreprises du système frauduleux pour remporter l’appel d’offres.

Gilles Théberge aurait discuté de la situation avec Tony Accurso et l’homme d’affaires aurait tenté de convaincre l’ancien maire de lui octroyer le contrat.

Selon Marc Labelle, Gilles Théberge n’a parlé de cette rencontre aux enquêteurs qu’à la veille de son témoignage lors du « premier procès » en octobre dernier. Le témoin a assuré l’avoir mentionné auparavant.

Aucune accusation contre le témoin

La défense a longuement insisté sur le fait que Gilles Théberge a obtenu l’immunité du Directeur des poursuites criminelles et pénales en échange de sa collaboration. Il a aussi fait une entente avec Revenu Québec afin de ne pas être accusé d’évasion fiscale, en plus d’obtenir l’assurance de ne pas être poursuivi par le Bureau de la concurrence.

Le juge James Brunton a mentionné au jury que Tony Accurso, 66 ans, a subi un premier procès cet automne, mais lui a demandé de ne pas spéculer sur ce qui s’était passé.

L’homme d’affaires est accusé de fraude, corruption, abus de confiance et complot.

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