Vendredi matin, 11 heures. Un appel téléphonique vient briser la quiétude relative de l'hôpital de piste du circuit Gilles-Villeneuve. Un bris d'aqueduc et une fuite de gaz ont forcé la fermeture partielle de l'hôpital Sacré-Cœur, au nord de Montréal.

Un texte d’Antoine Deshaies

C’est justement vers l’hôpital Sacré-Cœur que sont héliportés les blessés graves du Grand Prix du Canada. Lorsque l’appel est entré, l’équipe médicale du circuit s’apprêtait à faire décoller son hélicoptère lors d’un entraînement d’évacuation. L’autorisation a été obtenue après quelques minutes d’incertitude.

« On doit prendre des décisions du genre à tout moment, lâche Jean-Marc Chauny, co-directeur de l’hôpital de piste. On ne s’ennuie jamais. »

Ils sont 95 spécialistes de la santé à travailler bénévolement au circuit Gilles-Villeneuve lors du week-end du Grand Prix. Des médecins, des spécialistes, des ambulanciers et des infirmières qui prennent leurs vacances pour venir assurer la sécurité des pilotes et du public.

Ils viennent des quatre coins de la province et d’ailleurs. Les journées sont longues. Les médecins sont au circuit dès 6 h (HAE) le matin et ne quittent qu’aux environs de 20 h.

Jean-Marc Chauny a répondu présent à tous les Grands Prix depuis le début des années 80. Pierre Fiset, l’autre co-directeur, est là depuis 24 ans.

« On a beaucoup de gestion à faire en plus d’être de garde durant la course, explique Fiset, anesthésiologiste à l’hôpital de Montréal pour enfants. On doit organiser deux fins de semaines de formation au cours desquelles on s’entraîne à sortir les pilotes de leur voiture accidentée. Notre mandat ne se limite pas à la semaine de course. »

En médecine comme en piste, chaque seconde compte ou presque. L’efficacité et la synergie de l’équipe médicale peuvent faire la différence entre la vie et la mort, entre les séquelles et le rétablissement complet.

Jean-Marc Chauny se souvient d’un pilote d’une formule inférieure qui avait subi un grave accident et qui avait subi des fractures aux deux mains.

« Il n’avait pas lâché le volant lors de l’impact et ça avait fait beaucoup de dommages, confie l’urgentologue. On l’a rapidement stabilisé sur place et une orthopédiste a pu réduire la fracture ici. En d’autres mots, tout remettre à la bonne place. Plus on diminue les délais, plus les chances de guérison complète sont grandes. »

Le docteur Chauny estime que la médecine de Grand Prix peut amener des avancées médicales, comme la F1 le fait au plan technologique.

« On peut maintenant tout faire ici que ce qu’on peut faire dans une salle de traumatologie, explique-t-il. On veut toujours rapprocher le moment des soins au moment de l’impact. »

Des frayeurs mémorables

Dans un monde idéal, les médecins de piste passeraient la semaine à se tourner les pouces. Ça n’arrive jamais.

Aucun pilote ne s’est tué en piste au circuit Gilles-Villeneuve depuis Ricardo Paletti en 1982. Un travailleur de piste est toutefois mort écrasé par une grue en 2013.

Les médecins croyaient toutefois que Robert Kubica s’était tué en 2007.

« On était certains qu’il ne s’en sortirait pas, raconte Pierre Fiset. On a ressenti une fébrilité extrême dans nos locaux. Finalement, il a été inconscient à peine une minute. Déjà à l’hôpital de piste, il nous parlait. Quand on l’a transporté vers l’hélico, sur le bassin olympique, il y avait trois rangées de caméras et de journalistes qui nous attendaient. C’était impressionnant. »

« Toute la stabilisation s’est faite sur place en 17 minutes à peine, ajoute Jean-Marc Chauny. Et le transport en hélicoptère prend sept minutes seulement entre l’île Notre-Dame et l’hôpital Sacré-Cœur. Une équipe médicale d’une quinzaine de personnes est toujours prête à accueillir le blessé. »

En 1997, Olivier Panis n’a pas eu la même chance que Robert Kubica. Le pilote français s’est fracturé les deux jambes en piste. L’équipe médicale a géré le cas du mieux qu’elle a pu et Panis a apprécié.

« Je sais qu’une amitié s’est créée entre Panis et l’orthopédiste traitant », avoue Chauny.

Le pilote et descripteur de courses Didier Schraenen doit sa vie au personnel médical du Grand Prix du Canada. En 2010, le Québécois a subi un arrêt cardiaque en sortant de sa voiture de formule 1600.

« S’il était tombé ailleurs, il serait mort, tranche Pierre Fiset. Les premiers répondants l’ont réanimé tout de suite et son rythme cardiaque est revenu. On l’a stabilisé ici et envoyé par hélicoptère. Entre le moment où il est tombé et la fin de la réparation de son système à Sacré-Cœur, il s’est écoulé deux heures environ. »

Quand le cœur s’emballe

Fiset lui-même a déjà eu besoin d’assistance médicale après avoir couru pour soigner un spectateur dans les gradins. Il a fait de l’arythmie cardiaque. Son pouls s’est emballé. Il a été traité à l’hôpital de piste.

Le cœur de Jean-Marc Chauny s’est aussi emballé quand il a vu son idole, Alain Prost, venir prendre des nouvelles d’un de ses pilotes.

« J’étais en train de stabiliser un patient et un homme me demandait comme il allait et c’était Alain Prost, se rappelle Chauny. J’étais ému de voir mon idole, une grande vedette, devant moi. C’est un moment précieux. »

Chauny s’est ensuite assuré que Prost pourrait rejoindre son pilote à l’hôpital Sacré-Cœur. L’accompagnement des proches des pilotes fait aussi partie du mandat de l’équipe médicale.

Et ce, que le proche soit Alain Prost ou un pur inconnu.

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