Depuis le début des années 2000, parmi les 17 joueurs choisis au troisième rang du repêchage de la LNH, 14 ont décroché un poste régulier au sein de leur équipe dans les 16 mois suivant leur date de sélection. Est-ce que ce sera le cas du Finlandais Jesperi Kotkaniemi, sur qui le Canadien a misé il y a une dizaine de jours? La réponse n'est pas évidente.

Détenir l’un des premiers choix au repêchage constitue un net avantage parce que ça permet de choisir un jeune espoir possédant déjà des qualités dignes de la LNH. Cela réduit considérablement le temps de projection du développement du joueur et ça accroît nettement le taux de succès des recruteurs. Les statistiques le démontrent éloquemment.

Dans un sport à développement tardif comme le hockey, prévoir le développement de hockeyeurs de 17 ou 18 ans est un art extrêmement complexe. Les marges d’erreur y sont extrêmement élevées. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les dirigeants d’équipes de la LNH réclament que l’âge minimal d’admissibilité au repêchage soit porté à 19 ans plutôt qu’à 18 ans, comme c’est actuellement le cas.

Le 22 juin dernier, de l’avis d’une très grande majorité de recruteurs, le Canadien a dérogé à une vieille loi non écrite en priorisant ses besoins internes (en misant sur Jesperi Kotkaniemi, un centre) au lieu de choisir l’un des meilleurs joueurs disponibles (Brady Tkachuk, un ailier gauche, Quinn Hughes, un défenseur, ou Filip Zadina, un ailier droit).

Il faut toutefois souligner que, de la part d’une organisation à la recherche d’un centre numéro un depuis plus d’une vingtaine d’années, il s’agissait d’une stratégie tout à fait défendable.

Néanmoins, cette stratégie comportait un risque. Kotkaniemi, qui ne célébrera son 18e anniversaire que le 6 juillet, était l’un des plus jeunes joueurs disponibles aux premiers échelons de ce repêchage. Cette situation avait pour effet de prolonger le temps de projection de son développement, et conséquemment, d’accroître le risque d’erreurs des recruteurs du CH.

Alors que Tkachuk (Ottawa) et Zadina (Detroit) ont de très bonnes chances d’entreprendre la prochaine saison dans la LNH, il était déjà acquis au repêchage que Kotkaniemi n’allait pas être immédiatement en mesure de porter l’uniforme du CH. « Jouera-t-il à Montréal la saison prochaine? Probablement pas », avait commenté le directeur général adjoint (et responsable du recrutement amateur) du CH, Trevor Timmins.

Or, après avoir vu Kotkaniemi à l’oeuvre au camp de développement du CH au cours des derniers jours, il ne semble pas clair non plus que le Finlandais sera en mesure de se faufiler dans la fameuse fenêtre des 16 mois et de disputer la saison 2019-2020 dans la LNH.

***

Le premier choix de 2018 du Canadien possède un excellent sens du jeu. Il se positionne intelligemment et s’offre constamment en appui à ses coéquipiers, tant en zone défensive qu’offensive.

Kotkaniemi est clairement animé par un instinct de passeur. Sa prise d’information est constante et il connaît d’avance les options qui s’offrent à lui lorsqu’il reçoit le disque. Les dirigeants du CH le disent aussi efficace en défense qu’en attaque et son jeu reflétait ce genre d’équilibre lors des trois jours où on l’a vu à l’oeuvre à Brossard. J’ajouterais à cette note qu’en cas de doute quant à l’issue d’un jeu, même en zone adverse, son instinct défensif semble prendre le dessus et il choisit le repli. On peut attribuer ce réflexe à une certaine maturité. Il se retrouve rarement du mauvais côté de la rondelle, comme le veut une expression chère aux entraîneurs.

Ses habiletés individuelles (maniement de rondelle et qualité du tir) sont par ailleurs excellentes.

Bref, voilà des qualités fort appréciables pour un jeune à qui les dirigeants du Canadien prédisent une belle carrière à titre de premier ou de deuxième centre dans la LNH.

***

Deux bémols cependant.

Né le 6 juillet 2000, Jesperi Kotkaniemi était le plus jeune joueur présent au camp de perfectionnement du CH. Tout de même, six autres espoirs nés la même année que lui et 21 autres joueurs d’âge junior étaient présents.

En termes de maturité physique et de force (bien qu’il mesure 1,83 m et 83 kg), il affiche nettement un retard sur ses pairs. Les bagarres à un contre un pour la possession du disque sont difficiles et son taux de succès est peu élevé. Constamment dominé physiquement et déséquilibré, il chute souvent.

Le premier choix de 2017, Ryan Poehling, s’était présenté au camp de pefectionnement du CH à peu près dans les mêmes conditions l’an dernier (1,83 m et 83 kg) et il avait été absolument dominant dans les espaces restreints. Au point de conclure qu’il ne se situait pas très loin de la LNH. Kotkaniemi se situe loin derrière Poehling de ce côté.

Il faut évidemment laisser le temps faire son oeuvre. Mais nous sommes au début juillet et il est difficile de croire que dans deux mois et demi, Kotkaniemi aura pris suffisamment de coffre pour être en mesure d’affronter les rigueurs du hockey nord-américain (et je parle ici de la Ligue américaine).

***

Le second bémol, beaucoup plus sérieux, concerne la mobilité de Kotkaniemi.

La vitesse de jeu déployée au camp de développement estival se situe très loin de celle d’un match de la LNH. Malgré cela, parmi ses pairs, Kotkaniemi est apparu comme un patineur très moyen et peu dynamique.

Sa vitesse de croisière n’est pas vilaine, mais ses premières enjambées ne sont vraiment pas explosives. Et le problème, c’est que le manque d’explosivité est une lacune innée qui ne se corrige à peu près pas à l’entraînement. Si vous avez en vous un nombre suffisant de fibres musculaires rapides, vous êtes explosif. Sinon, vous ne l’êtes pas.

Pivoter l’un des deux premiers trios d’une équipe de la LNH implique des affrontements constants avec des fusées comme Mitch Marner, Connor McDavid et Mathew Barzal. De plus en plus, même au sein de leur quatrième trio, les équipes préfèrent remplacer un patineur ordinaire doté d’un excellent sens du hockey par une bombe sur patins dont l’instinct du jeu est moins aiguisé.

Jouer au centre dans la LNH signifie qu’il faut être capable de soutenir et d’animer le jeu à un rythme infernal sur une surface de 200 pieds. Si ce qu’on a vu le week-end dernier est un fidèle reflet du jeu de Jesperi Kotkaniemi, cette facette essentielle du jeu sera difficile pour lui.

D’ailleurs, les moments où Kotkaniemi a le mieux paru durant ce court camp sont survenus lorsqu’il a été flanqué de son compatriote Jesse Ylönen (sélectionné en début de deuxième ronde en juin dernier). Cet ailier droit explosif et extrêmement dynamique crée constamment des ouvertures et se nourrit des passes de Kotkaniemi.

****

Au cours des 12 dernières années, un seul joueur sélectionné au troisième rang au repêchage de la LNH n’est pas parvenu à se tailler un poste régulier dans la LNH dans les 16 mois suivant sa date de repêchage. Ce joueur est Dylan Strome, un centre qui a été réclamé par les Coyotes de l’Arizona en 2015.

Strome a déjà inscrit 65 buts en 60 rencontres dans les rangs midgets AAA. Il a toujours été capitaine de son équipe (même au sein d’Équipe Canada junior). Doté de mains extraordinaires, il a littéralement rempli les filets (104 buts en 159 matchs à ses trois dernières saisons) dans les rangs juniors. À son année de repêchage, les recruteurs le comparaient à Ryan Getzlaf, quoique plusieurs soulignaient que sa mobilité, principalement la qualité de ses premières enjambées, constituaient un point d’interrogation...

Dylan Strome a jusqu’ici effectué deux séjours dans la LNH. Un de sept matchs en 2016-2017 et un de 21 matchs la saison dernière. Il vient d’inscrire 22 buts et 53 points en 50 matchs dans la Ligue américaine et, qui sait, il jouera peut-être au centre chez les Coyotes la saison prochaine. On note toutefois que la direction de cette équipe vient d’acquérir Alex Galchenyuk dans l’espoir de le voir pivoter un trio.

Dans la LNH d’aujourd’hui, une lacune en matière de patinage peut retarder ou contrecarrer bien des plans.

Quel genre de carrière connaîtra Jesperi Kotkaniemi? Quel genre de joueur deviendra-t-il?

Compte tenu de la situation précaire du Canadien et du pari considérable que la direction a pris lors du dernier repêchage, il sera extrêmement intéressant de voir à quel rythme ce jeune Finlandais franchira les dernières étapes menant à la LNH. Et surtout, quel rôle il sera en mesure de jouer à son arrivée dans la grande ligue.

Le fera-t-il en 16 mois comme la très grande majorité des espoirs sélectionnés au même rang que lui? Ce n’est pas aussi évident que bien des observateurs le croient.

Voici la liste des joueurs sélectionnés au troisième rang du repêchage depuis 2000 et l'année de leur première saison complète dans la LNH :

  • 2000 : Marian Gaborik (Minnesota) 2000-2001
  • 2001 : Alexandr Svitov (Tampa Bay) 2002-2003
  • 2002 : Jay Bouwmeester (Floride) 2002-2003
  • 2003 : Nathan Horton (Floride) 2003-2005
  • 2004 : Cam Barker (Chicago) 2006-2007 (*)
  • 2005 : Jack Johnson (Columbus) 2007-2008
  • 2006 : Jonathan Toews (Chicago) 2007-2008
  • 2007 : Kyle Turris (Arizona) 2008-2009
  • 2008 : Zach Bogosian (Atlanta) 2008-2009
  • 2009 : Matt Duchene (Colorado) 2009-2010
  • 2010 : Erik Gudbranson (Floride) 2011-2012
  • 2011 : Jonathan Huberdeau (Floride) 2012-2013
  • 2012 : Alex Galchenyuk (Montréal) 2012-2013
  • 2013 : Jonathan Drouin (Tampa Bay) 2014-2015
  • 2014 : Leon Draisaitl (Edmonton) 2014-2015
  • 2015 : Dylan Strome (Arizona) à venir
  • 2016 : Pierre-Luc Dubois (Columbus) 2017-2018
  • 2017 : Miron Heiskanen (Dallas) à venir
  • 2018 : Jesperi Kotkaniemi (Montréal) à venir

* La saison 2004-2005 a été annulée

Plus d'articles