CHRONIQUE — À la question « Quoi de neuf? », Sacha Guitry répondait toujours : « Molière ». La formule de l'homme de mots m'a toujours fait sourire, tant, qu'en voleur de citations, je la lui ai empruntée plus d'une fois pour faire sourire à mon tour. En 2018, Guitry aurait pu s'avancer de la même façon sans risque de trop se tromper.

Honnêtement, entre vous et moi, et je vous le dis tout bas pour n’effrayer personne, j’allais à cette présentation des Fourberies de Scapin avec un peu de retenue. En me disant, c’est bon que ma belle grande fille, qui m’accompagnait, voie du Molière encore et encore, qu’elle se laisse gagner par les classiques. Mais en me demandant aussi ce que j'y verrais de nouveau. Encore un Molière, encore un vieillard ou deux qui veulent ou ne veulent pas marier leur fils? Encore des maîtres et domestiques facétieux? Or, une fois assis, une fois les lumières éteintes, une fois la voix de Lorraine Pintal nous ordonnant d’arrêter de manger des bonbons, je me suis rappelé le « Quoi de neuf? » de Guitry, et surtout sa réponse.

Les fourberies de Scapin est certes, parmi les grandes pièces de ce Jean-Baptiste Poquelin, celle que j’ai le moins vue. Je ne sais trop pourquoi. Peut-être a-t-elle été moins montée? Peut-être que le collège préférait nous faire voir L’avare ou Le malade imaginaire. Nos professeurs n’avaient pas tort puisque je me rappelle encore aujourd’hui ce Malade imaginaire avec Guy Hoffman dans son lit à baldaquin, flottant dans sa jaquette et coiffé de son bonnet, feignant à merveille la douleur. Justement, en fouillant un peu, je suis tombé sur un article du journal Le Devoir datant de 2006 dans lequel Carl Béchard, le même Béchard qui aujourd’hui met en scène Les fourberies de Scapin, évoquait ses premiers souvenirs de théâtre avec Guy Hoffman et avec son père.

Le rideau s’est levé et la troupe était là, costumée, dansant, virevoltant. Le ton était donné. Et Léandre est arrivé et Hyacinthe est apparue, et Argante, et Géronte, et Scapin, et Sylvestre, et encore Scapin, et toujours Scapin, ce domestique rebelle et libre qui parle à ses maîtres avec désinvolture et qui se plaît à dénoncer l’injustice à grands coups de bâton.

Cette production des Fourberies est une fête à laquelle rires et réflexions s’embrassent avec passion, avec des acteurs qui se donnent, des répliques oubliées qui pourfendent l’imposture aujourd’hui autant qu’hier, des pantalonnades héritées de la commedia dell’arte, des excès qui n’en sont pas, des musiciens et de la danse, surtout quand on regarde Benoit Brière, se complaisant dans le burlesque.

Robitaille est un Scapin décapant, mais que dire de Brière? Il apparaît, il bouge ses petits doigts, se réfugie dans la gestuelle classique de cette main qu’il ne veut pas glisser dans sa poche et on s’esclaffe. Il est tendre et irrésistiblement drôle.

Brière, c’est notre Funès à nous habité de fantaisie et de tendresse. À certaines des apparitions de ce vieux Géronte, presque aussi avaricieux que Harpagon, je voyais L’avare.

Amis lecteurs, ai-je un moment pour une anecdote? Elle sera courte. Il y a des années, dans une autre vie, Louis de Funès tournait L’avare, qu’il coréalisait avec Jean Girault. Incarner Harpagon était pour lui le rêve d’une vie qui devait s’arrêter quelques années plus tard. Funès avait donné des ordres et ne voulait aucun visiteur sur son plateau, et encore moins des journalistes; un plateau fermé, barricadé.

Or, pistonné par un distributeur d’ici, je me suis envolé vers les studios de Boulogne-Billancourt, où le producteur français Christian Fechner, me faisant passer pour son cousin québécois, m’a introduit au cœur des studios. Pendant des heures j’ai observé l’acteur jouer, reprendre et rejouer. Lors d’une pause, on m’a présenté à cet incroyable artiste qui, au moins depuis Le gendarme de Saint-Tropez mais surtout depuis Rabbi Jacob et La grande vadrouille, était pour moi un monstre sacré. Sans carnet ni crayon, j’ai rencontré à titre de membre de la famille cet Avare étranglé par sa collerette. Nous avons échangé quelques mots, suffisamment pour que je garde de lui, encore des années plus tard, le souvenir d’un homme avenant, accueillant et si gentil que j’éprouve un peu le remord de l’avoir trahi. Mais il me reste le souvenir de ses yeux d’un bleu, bleu comme la tendresse. J’ai regretté que le film n’ait pas connu le succès que Funès avait souhaité.

Alors, « quoi de neuf? » Eh bien oui! Monsieur Guitry, encore « Molière ». Neuf par son universalité, sa rébellion, son savoir-faire et son savoir-rire. Neuf par son modernisme.

Et ne me demandez surtout plus ce que je suis venu faire dans cette galère…

Chapeau, Béchard! La barre était haute.

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