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Remettre en question l’histoire sur les billets de banque

Oubliez les statues : un artiste autochtone de la nation Chippewas, dans le sud de l'Ontario, s'attaque aux figures historiques controversées à l'aide d'autocollants sur les billets de banque.

Cet été, Jay Soule, aussi connu sous le pseudonyme de Chippewar, lancera un projet populaire s’attaquant aux visages qui ornent les billets de banque canadiens. Un projet qui tombe à point, alors que la question des figures historiques controversées suscite les passions à la fois au Canada qu’aux États-Unis.

CBC s’est entretenu avec l’artiste au sujet de son projet Not So Funny Money, du succès inattendu d’une précédente campagne d’autocollant et de l’importance de remettre en question ce qui est célébré dans le cadre du 150e anniversaire du Canada.

Ces autocollants sont des bulles de dialogue que tout le monde peut apposer sur un billet de banque. Pour les billets de cinq et de dix dollars, ils s’agit de vraies citations de John A. Macdonald et de Wilfrid Laurier. Comment est né ce projet?

J’ai eu l’idée de lancer ce projet alors que je faisais un travail de recherche sur John A. Macdonald et les bisons. Macdonald est responsable d’un génocide, premièrement, parce qu’il a affamé des centaines de milliers de personnes en massacrant les bisons afin de libérer le territoire pour la construction du chemin de fer.

Ces autocollants servent une campagne de sensibilisation pour que les gens découvrent la vraie histoire de ces hommes [sur les billets de banque].

Ça ne veut pas dire que nous devons effacer l’histoire, mais nous ne sommes pas obligés de commémorer ces hommes sur notre monnaie. John A. Macdonald et Wilfrid Laurier étaient des amis et ils sont tous les deux responsables de choses horribles et traumatisantes à travers le pays.

John A. Macdonald, l’homme derrière un génocide, ne devrait pas être sur nos billets.

L’Université Laurier [à Waterloo, en Ontario] a été assez intelligente pour annuler la construction d’une statue de Laurier. Alors pourquoi est-il toujours présent sur notre argent? C’était un agent indien. Il faut mettre cela en contexte et expliquer le rôle des agents indiens lors de la colonisation du Canada. C’était horrible.

Ce sont des citations à glacer le sang que vous avez utilisé. Qu’en est-il de l’autocollant pour le billet de vingt dollars qui n’est pas une citation?

Celui pour la reine va dans le même sens que les autres : pourquoi célébrons-nous la famille ayant fait le plus de colonisation au monde? Cette famille a détruit une bonne partie de la planète à travers la colonisation. Ils ont créé des guerres et des génocides sur cette terre. Pourquoi célébrons-nous des gens responsables d’une telle destruction?

Cet autocollant est par contre très précis. Les Canadiens ne comprennent pas toujours, tout comme certains Autochtones, ce que signifie la volonté de ravoir nos terres.

Comme lorsque des Autochtones disent « redonnez-nous nos terres »?

Oui. Vous savez, le territoire traditionnel des Chippewa est de plus de deux millions d’acres [environ 8 millions de kilomètres carrés]. Nous savons qu’il est irréaliste de demander à des villes, à des fermes et à des commerces de quitter notre territoire traditionnel, mais 82% du territoire canadien sont des terres de la Couronne et est contrôlé par la Couronne et le Canada. Ce sont ces terres que nous voulons ravoir.

L’idée des peuples autochtones à l’époque c’était « vous pouvez venir vous installer ici et nous allons partager avec vous, car il y en a assez pour tout le monde. » C’était l’esprit des traités. C’était ça l’entente : nous avons des parts égales du territoire, des ressources et des titres.

Ce n’est jamais arrivé.

Nous ne demandons pas aux gens de quitter leurs terres. Nous disons que 82% du territoire au Canada est inhabité. C’est énorme. Alors pour nous, demander à ravoir notre juste part, au moins ce qui est indiqué dans les traités et dans les ententes, ce serait un objectif réalisable.

Comment ces autocollants trouvent-ils leur chemin jusqu’à la monnaie canadienne?

J’ai vendu des paquets de 350 au prix coûtant. Une artiste autochtone en a pris et les a apposés sur les allocations quotidiennes des acteurs et des techniciens.

J’ai aussi des amis dans des pow-wow qui en ont pris des paquets et qui les ont collés sur les billets de banque des kiosques.

La première fois que j’ai utilisé Not So Funny Money, je me suis senti euphorique : comme un faussaire doit se sentir lorsqu’il utilise pour la première fois un faux billet. Je me suis dit « Oh mon Dieu, ça fonctionné! C’est incroyable! »

Croyez-vous que certains billets avec un autocollant vont faire son chemin jusqu’à la Banque du Canada?

C’est ce que j’espère! Mais les collants peuvent être enlevés. Ils sont très doux, tu peux difficilement sentir qu’ils sont sur le billet, mais ils s’enlèvent très facilement. Je crois que si tu es assez idiot pour l’enlever, tu as au moins lu le message et j’espère que c’est un peu marqué dans ta tête.

Vous avez eu un succès incroyable avec une autre campagne plus tôt cette année. Qu’est-ce que c’était?

Cela a commencé lors des vacances de Noël [l’an dernier]. Mes parents avaient tout le temps la télévision verrouillée sur CBC et j’ai vu une annonce qui célébrait le 150e anniversaire du Canada et je me suis dit « Mais qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que nous sommes en train de célébrer? » Alors je me suis mis à mon ordinateur portable et j’ai dessiné le premier autocollant de 150 Years of Broken Treaties [150 ans de traités brisés].

J’ai attendu le 1er janvier pour lancer la campagne et j’ai simplement partagé une image sur les médias sociaux. Et ça simplement explosé.

Combien d’autocollants avez-vous envoyés finalement?

Plus de 17 000.

Wow. Avez-vous été surpris par la réception?

Je n’avais pas du tout anticipé cela.

Vous ne savez jamais ce que les gens vont faire avec ou penser des choses que tu fais. Le processus de s’ajuster et de répondre à la demande a été énorme.

Où ces autocollants se sont-ils retrouvés?

Cela a été incroyable de les voir d’un océan à l’autre au Canada et jusque dans le nord. Il y en a un qui a couvert le visage de la reine sur un traversier, d’autres ont été apposés sur des immeubles du gouvernement en Colombie-Britannique et sur des bureaux du ministère des Affaires autochtones et du Nord du Canada.

Cela peut sembler évident, mais pourquoi est-ce que les messages des autocollants 150 Years of Broken Treaties et Not So Funny Money doivent être diffusés?

Je crois que c’est important de comprendre que lorsqu’on célèbre le Canada, on célèbre en réalité la colonisation du Canada.

Et si vous célébrez, cela s’est fait au détriment d’autres peuples. Si vous ne comprenez pas cela, c’est problématique.

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