À Montréal, ceux qui ont reçu des constats d'infraction lorsqu'ils étaient sans abri peuvent effacer leur dette judiciaire grâce à un programme unique.

Cinq mille dollars, et des poussières de vie. C’est la jolie somme que Gaétan doit encore au percepteur de la Ville de Montréal. Une sacrée ardoise, ramassée dans l’infortune de la rue.« Moi, c’est beaucoup dans le métro », tient-il à dire, pour expliquer la liasse de contraventions qui colle à son dossier. Ce matin, Gaétan est arrivé à la clinique Droits devant bien décidé à en finir avec un passé qui traîne un peu trop. Rasé de près, jeans et chemise impeccables, Gaétan pulvérise tous les clichés qui habillent d’habitude l’image de l’itinérant qu’il a été, qu’il est encore un peu.

Je dors toujours dans les refuges, mais je suis en démarche avec l’Accueil Bonneau [un organisme communautaire de la métropole] pour obtenir un logement.

Gaétan

Bien décidé à remonter la pente, cet ex-mécanicien d’ascenseur a pris contact avec Droits devant après avoir eu vent du PAJIC, un programme d’aide aux personnes qui, comme lui, ont accumulé une dette judiciaire importante.Quand Isabelle Raffestin, la coordonnatrice de l’organisme communautaire qui vient de souffler sa dixième bougie, lui apprend que toutes ces amendes pourraient être tout simplement effacées en reconnaissance de ses efforts pour sortir de la rue, Gaétan ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire dubitatif.C’est pourtant bien la définition du PAJIC, mis en place fin 2009 en partenariat avec la Cour municipale de Montréal.« On a beaucoup dénoncé le fait que la judiciarisation des personnes en situation d’itinérance les y ancrait davantage. Le PAJIC tente de briser cet engrenage, ce cercle vicieux », explique Isabelle Raffestin. Écoutez la discussion entre Isabelle et Gaétan.

En flagrant délit de « flânage »

Judiciarisation. Derrière ce mot en usage dans le jargon du milieu, il y a les milliers de constats remis par les policiers à des sans-abri pris en flagrant délit de « flânage » ou surpris à consommer de l’alcool dans l’espace public.Sauter, comme Gaétan, dans le métro sans titre de passage fait aussi partie de la liste des infractions les plus fréquentes. Ou uriner là où on peut, comme Martial, qui, d’une voix fatiguée, passe en revue avec Jacinthe, une autre intervenante de Droits devant, toute son histoire de rue. Écoutez leur conversation.

« Logement, consommation, toxicomanie, employabilité, bénévolat, réseau social et familial, c’est là-dessus que tout se joue. On va te suggérer un deal en échange que tu nous montres que ta situation s’est améliorée », explique Bernard Saint-Jacques, fin connaisseur du milieu, pour ses longues années passées au RAPSIM, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, aujourd’hui directeur de Droits devant.

Depuis sa création, le programme PAJIC a vu passer en cour municipale près de 900 personnes, au terme d’un processus où les procureurs jouent un rôle central. Nicolas Mercier, procureur et coordonnateur du PAJIC à la cour municipale de Montréal, souligne que « la justice est aussi humaine ».

On met beaucoup l’emphase sur le positif. Il y a des gens qui ont vécu dans l’itinérance pendant des années, qui ont vécu des choses difficiles, et on veut souligner les exploits qu’ils font au quotidien.

Le procureur Nicolas Mercier

Voici les explications du procureur Nicolas Mercier, aussi coordonnateur du PAJIC.

Dernière étape, l’audience à la cour, qui se termine le plus souvent dans le sourire et les félicitations du juge. Inhabituel quand on a entretenu pendant longtemps, avec les institutions en général et la justice en particulier, des rapports plutôt conflictuels.Cette étape, Derselin l’a vécue il y a un mois. En quittant le tribunal, ce quadragénaire arrivé d’Haïti à l'âge de cinq ans a eu le sentiment de refermer définitivement les portes sur ses années sombres.

Pour moi, la rue, c’est fini. Je ne dis pas qu’il n’y aura plus jamais d’embûches, mais pour moi, la rue, c’est fini.

Derselin

Écoutez le témoignage de Derselin.

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