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Un entrepreneur angoissé convoqué dans le bureau de Tony Accurso

Mario Desrochers a fait une crise d'angoisse puisqu'il n'en pouvait plus de gérer la collusion à Laval pour l'entreprise en construction Sintra, au début des années 2000. Des entrepreneurs l'auraient convoqué dans le bureau de Tony Accurso pour le convaincre de ne pas mettre le stratagème en péril. C'est ce dont il a témoigné jeudi au procès de Tony Accurso.

Un texte de Genevieve Garon

« C’était trop pour moi personnellement », a affirmé Mario Desrochers, qui a géré le trucage des soumissions pour les contrats en construction de la firme Sintra entre 2000 et 2005. Pour certains projets, il devait communiquer avec une trentaine de compétiteurs pour s’assurer qu’ils présentent des soumissions plus élevées que celles de Sintra.

« Il fallait aller les voir et s’assurer qu’il n’y ait pas d’intrus qui entrent. [...] Ce n’était pas toujours facile, des fois il y a des gens que tu ne connais pas », a-t-il expliqué.

Mario Desrochers a décrit un système de partage de contrats où l’ex-maire de Laval, Gilles Vaillancourt, désignait l’entreprise gagnante avant même l’ouverture de l’appel d’offres. Puis, les autres compagnies s’organisaient entre elles pour déposer des soumissions de complaisance et l’entrepreneur sélectionné remettait 2 % de la valeur du contrat à M. Vaillancourt.

Après une crise d’angoisse en 2002, il a avisé son président Daniel Ducroix qu’il ne voulait plus servir d’intermédiaire. Il en a aussi informé l’entrepreneur montréalais Nicolo Milioto et Ronnie Mergl, à Laval.

Dans le bureau d’Accurso

Quelques jours plus tard, une réunion de « trois quarts d’heure ou une heure » aurait été organisée dans le bureau de Tony Accurso à Saint-Eustache.

En plus de l’accusé, Nicolo Milioto et René Mergl auraient été présents, en plus de Frank et Tony Catania.

Les entrepreneurs auraient promis à Mario Desrochers de l’aider « pour que la collusion puisse continuer. Pour que tout le monde vive en harmonie avec l’argent des projets », se souvient-il.

Le témoin a affirmé que Tony Accurso a « sûrement » parlé pendant la rencontre, mais ne se rappelle pas ses paroles.

Dans les semaines suivantes, le travail de Mario Desrochers se serait allégé puisque les listes de soumissionnaires potentiels pour les projets se seraient raccourcies. « Est-ce que des paroles ont été dites? I don’t know. Mais c’est sûr que ça a baissé », a-t-il déclaré, en réponse aux questions du procureur aux poursuites criminelles et pénales Richard Rougeau.

Il a continué à servir d’intermédiaire pour Sintra dans le stratagème frauduleux jusqu’à son départ en 2005. Mario Desrochers aurait remis des ristournes en argent comptant aux collecteurs de l’ancien maire de Laval, Marc Gendron et Roger Desbois.

Mario Desrochers soutient avoir fait de la collusion avec les entreprises Louisbourg et Simard-Beaudry, qui appartenaient à Tony Accurso. Ses interlocuteurs étaient les bras droits de l’homme d’affaires, Joe Molluso et Frank Minicucci, notamment.

Il a ensuite joué le même rôle d’intermédiaire pour l’entreprise Desjardins Asphalte jusqu’à ce qu’il quitte ses fonctions après s’être « ramassé à l’hôpital » à la suite d’une seconde crise d’angoisse en 2007.

Un autre système à Montréal?

En contre-interrogatoire, l’avocat de Tony Accurso, Marc Labelle, a longuement insisté sur le fait que Mario Desrochers n’a jamais parlé de sa supposée rencontre dans le bureau de l’accusé lors du premier procès, en octobre dernier. Ce n’est qu’il y a « 19 jours » qu’il l’a mentionnée pour la première fois aux enquêteurs et au procureur de la Couronne.

Mario Desrochers a rétorqué avoir mis du temps à se souvenir que Tony Accurso était impliqué dans le système de partage de contrats de Laval.

« Je le reliais seulement dans ma tête à Montréal. Mais ce n’est pas la vérité, c’est Laval aussi ».

Peu après cette réponse sibylline, le juge James Brunton a mis le jury en garde. « Vous pourriez inférer que Mario Desrochers était impliqué dans une criminalité semblable à Montréal. [...] Mais vous ne pouvez pas inférer que M. Accurso était impliqué dans la criminalité de Montréal. »

Protection de sa conjointe?

Mario Desrochers a nié s’être mis à table avec les policiers afin de protéger sa conjointe, comme le suggérait Me Labelle.

La comptable Julie Bazinet était contrôleuse chez Sintra. Le témoin reconnaît lui avoir confié l’argent comptant des ristournes, entre 2000 et 20 000 dollars, pour qu’elle le mette temporairement dans un coffret de sûreté, à l’occasion. Par contre, il nie lui avoir parlé du stratagème des redevances.

Mario Desrochers purge une peine d’emprisonnement d’un an dans la collectivité après avoir plaidé coupable pour son rôle dans le stratagème frauduleux lavallois, le 11 juillet 2017.

Son contre-interrogatoire se poursuit vendredi.

Tony Accurso, 66 ans, est accusé de fraude, corruption, abus de confiance et complot entre 1996 et 2010.

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