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Un premier programme postsecondaire inuit au Québec

Depuis cet été, 18 étudiants inuits apprennent sur leur culture et leur histoire grâce à un nouveau projet pilote, à Montréal. Le programme postsecondaire, inédit au Québec, vise à renforcer la fierté de ces jeunes et ultimement, à former la future élite du Nunavik, affligé par un taux de décrochage quatre fois plus élevé que la moyenne de la province.

Un texte de Laurence Niosi

« Il faut le faire jusqu’à ce que vous trouviez une façon dans votre cerveau de le faire », lance Evie Mark, qui enseigne le chant de gorge (ou katajjaq), une pratique millénaire dans le Nord canadien, généralement joué par un duo d’interprètes féminines.

Les étudiantes tentent de trouver le bon son, raclent leur gorge, puis rigolent et s’arrêtent, haletantes. Evie, qui passe fréquemment de l’inuktitut à l’anglais, les encourage : « Allez, allez! Bientôt ce sera vous qui allez enseigner cela à vos enfants ».

Depuis deux mois, des cours d’inuktitut, de gouvernance, de culture, tous d’un point de vue inuit, sont dispensés à 18 étudiants (17 femmes, 1 homme), âgés de 17 à 38 ans, dans les locaux de l'Institut culturel Avataq, rue Sainte-Catherine Ouest.

Depuis la création en 1975 de la Commission scolaire Kativik, qui offre l’enseignement dans les écoles du Nunavik, nombreux Inuits viennent étudier dans les cégeps québécois « du Sud ». Des cégeps offrent même un programme « d’orientation » de deux semaines pour préparer les jeunes Inuits à apprivoiser la vie urbaine.

Mais la moitié de ces jeunes du Nord – immergés dans une culture qui n’est pas la leur et qui ne leur ressemble pas - décrochent dès la première année.

La Commission scolaire Kativik est donc allée plus loin cette année, grâce à une subvention de presque 700 000 $ du gouvernement fédéral, en élaborant, en collaboration avec le collège John Abbott, un programme pilote d’un an.

Nunavik Sivunitsavut (« Nunavik, notre avenir ») comprend des cours crédités, qui reflètent la réalité des Inuits et leur permettent de mieux comprendre d’où ils viennent et qui ils sont.

Le programme s’inspire d’un projet similaire à Ottawa pour les jeunes du Nunavut, qui a vu le jour il y a 31 ans. Depuis, Nunavut Sivuniksavut a formé plus de 500 étudiants inuits, dont nombreux occupent maintenant des postes clés et ont contribué à une consolidation culturelle dans leur communauté.

Plus qu'une tradition

Le cours d'arts est un favori des étudiants. Lors de notre visite, la chanteuse Akinisie Sivuarapik, qui enseigne les chants de gorge depuis plusieurs années au Nunavik et au Nunavut, était invitée pour transmettre ses connaissances aux étudiants.

Les règles du chant de gorge sont simples : les deux participantes se placent face à face, en se tenant les épaules. Le jeu s’arrête quand l’une d’entre elles rit ou est à bout de souffle.

Longtemps interdit par les prêtres chrétiens, le « jeu vocal », tel qu’il est parfois appelé, est intimement lié à l’identité et à la survie des Inuits. « Plusieurs traditions sont devenus dormantes, ou nous avons perdu ces pratiques. Quand [les étudiants] apprennent sur le sujet, c’est presque comme une sorte de renaissance pour eux », fait remarquer Evie Mark.

L’identité, les étudiantes s’en soucient plus que tout. « Il y a beaucoup de gens qui perdent leur langue, des enfants qui vont à l’école ne parlent même pas l’inuktitut », relève l’étudiante Mary, 24 ans, originaire de Kuujjuaq, qui aimerait enseigner la langue inuite une fois de retour dans le Nord.

Nauya, 24 ans, voudrait plutôt enseigner l’anglais, et aussi « éduquer le Sud sur le Nord, mais de la bonne façon », après avoir terminé son cégep à Dawson.

La plupart des étudiants souhaitent retourner chez eux, dans le Nord, où les perspectives d’emplois sont bonnes, estime Rita Novalinga, directrice générale adjointe à la Commission scolaire Kativik.

« Seulement chez nous, il y a 1000 emplois disponibles. [...] Il y a aussi d’autres emplois dans les secteurs de l’éducation, de la santé, des entreprises… », souligne-t-elle.

Et cette formation répond à des besoins criants. Alors que 35 % des emplois au Nunavik exigent un diplôme d’études collégiales ou universitaires, seulement 3,1 % de la population inuite détient un diplôme d’études collégiales et 2 % un diplôme d’études universitaire.

Environ 80 % des élèves du Nunavik vont décrocher avant d’atteindre le secondaire 5, quatre fois plus que dans le reste du Québec.

Un sentiment de fierté

D’ici cinq ans, l’objectif serait d’en faire un programme en bonne et due forme de deux ans, comme à Ottawa, affirme James Vandenberg, consultant en éducation pour le projet.

Les étudiants de Nunavut Sivuniksavut, une fois le programme complété, reçoivent un diplôme du Algonquin College. À Montréal, ils doivent poursuivre leur éducation dans un cégep pour obtenir un diplôme d’études collégiales.

Mais les étudiants de Nunavik Sivuniksavut n’ont pas vraiment en tête l’obtention de diplômes, que ce soit au cégep ou à l’université. Et ce n’est pas non plus l’objectif de la formation, qui vise avant tout à redonner un sentiment de fierté à cette poignée de jeunes venus du Nord.

« Avoir un certificat, ce n’est pas vraiment leur but. Les étudiants, ils sont ici pour ça », avance James Vandenberg, en montrant du doigt la salle d'à côté, d'où résonnent les sons graves et gutturaux des chants de gorge.

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