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Une assemblée dégénère dans un centre pour aînés de La Petite-Patrie

Un climat toxique règne depuis plusieurs mois au Carrefour Rosemont, une résidence pour personnes âgées du quartier La Petite-Patrie, à Montréal. La situation est à ce point tendue que des policiers ont dû intervenir lors d'une assemblée, au début du mois.

Un texte de Jérôme Labbé

Une soixantaine de personnes étaient rassemblées en plein après-midi dans la salle communautaire du Carrefour Rosemont, le vendredi 1er juin, lorsqu’un petit groupe a interrompu la rencontre, avec le soutien d'une partie des résidents.

« C’était le désordre total, raconte une résidente de 83 ans, qui préfère ne pas être nommée. Beaucoup de gens de l’extérieur sont venus et ont pris la place des gens du conseil d’administration. Ça m’a fait très peur. »

Dans un enregistrement qu’a pu consulter Radio-Canada, une femme s’identifiant comme étant représentante de la Société d’habitation du Québec (SHQ) prend la parole pour mettre fin à la réunion, qu’elle juge illégale.

Rapidement, le président par intérim du conseil d’administration, Youssef Allami, se lève et s’approche d'elle pour lui ordonner de respecter le décorum, faisant valoir qu’en tant qu’observatrice, elle n’a pas de droit de parole. Le ton monte, des voix s’élèvent de part et d’autre, et des résidents prennent la direction de la sortie. La tension est à son comble.

Craignant que la situation ne se dégrade davantage, des membres de la direction appellent la police.

« Les policiers se sont rendus sur les lieux, confirme le SPVM. Il ne s'agissait toutefois pas d'un événement de nature criminelle. »

Aucune plainte n’a été déposée. Mais l’incident n’a fait que contribuer à un problème de fond, dont les racines remontent à la création de la résidence, il y a 11 ans.

Un noble projet

Le Carrefour Rosemont – qui a porté le nom de « Carrefour Hôc-Môn » de 2007 à 2014 – est situé au 1300 boulevard Rosemont, dans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie.

Depuis le tout début de son existence, cette résidence pour personnes âgées autonomes à faibles revenus est gérée par le Centre des aînés de l’Asie du Sud-Est (CAASE), un organisme à but non lucratif.

La résidence, qui compte une centaine de chambres individuelles, avait été fondée dans le but d’accueillir des résidents vietnamiens et québécois – un projet de cohabitation culturelle unanimement applaudi à une époque où les « accommodements raisonnables » défrayaient fréquemment la manchette.

Rapidement, toutefois, plusieurs problèmes sont survenus.

Le CAASE a dénoncé dès le départ l’état de certains appartements que lui avait livrés le constructeur. De poursuites en requêtes, ces logements, en proie à des courants d’air et des infiltrations d’eau, n’ont jamais été rénovés.

Depuis, la moisissure a fait son oeuvre, si bien qu’aujourd’hui, la direction évalue à au moins 25 le nombre de « logements défectueux » – des chambres vacantes, qui ne génèrent donc pas de revenus.

Comme les loyers représentent à eux seuls la presque totalité des revenus du bâtiment, la direction a tenté d’augmenter les loyers des résidents, faisant parfois fi des recommandations de la Régie du logement. Plusieurs de ces hausses ont d’ailleurs été contestées.

Au fil des ans, d’autres problèmes se sont ajoutés, si bien que la grogne a monté chez une partie des résidents, qui se sont tournés vers leurs députés, la Société d’habitation du Québec, le Comité logement Petite Patrie et la commissaire aux plaintes du CIUSSS du Centre-Sud-de l’Île-de-Montréal pour défendre leurs intérêts.

Bref, les locataires sont maintenant divisés en deux groupes : les mécontents et ceux qui demeurent fidèles au CAASE et à sa fondatrice, Mai Dam, aujourd’hui âgée de 70 ans.

« On pense que les personnes âgées sont toutes très gentilles, mais je vous assure que ce n’est vraiment pas le cas », lâche-t-elle, peinée de voir la tournure des événements.

Mme Dam a officiellement quitté ses fonctions le mois dernier.

Dans un courriel transmis le 31 mai dernier, la SHQ stipule qu’avant d’analyser la plus récente demande d’aide financière du Centre des aînés de l’Asie du Sud-Est, celui-ci devra céder la gestion « à un nouvel organisme de support reconnu par la SHQ ». « Nous recommandons fortement la Fédération des OSBL d'habitation de Montréal (FOHM) », écrit-elle.

C’est pour cette raison que le C. A. avait convoqué les résidents, il y a deux semaines. Son président par intérim, M. Allami, souhaitait leur poser la question suivante : « Voulez-vous que le Carrefour Rosemont soit géré par le CAASE ou par le gouvernement? »

Or, les résidents n’ont jamais pu se prononcer.

Dans son allocution, la représentante de la SHQ qui a interrompu l’assemblée a soutenu que l’ordre du jour n’était pas assez explicite et que la réunion avait été convoquée trop rapidement, sans que le délai minimum prévu par la loi soit respecté.

Québec s’en mêle

Un nouveau projet de loi omnibus pourrait par ailleurs contribuer à l’apaisement du climat de tension qui règne depuis quelque temps au Carrefour Rosemont : le projet de loi 401, déposé mardi à l’Assemblée nationale par la ministre de l’Habitation, Lise Thériault.

Ce texte de loi de 48 pages propose notamment « de donner à la Société d'habitation du Québec le pouvoir de nommer un administrateur provisoire en vue de gérer des organismes tels que des coopératives ou des organismes à but non lucratif dont le financement relève, en totalité ou en partie, de la société d'État », peut-on lire dans le communiqué de la ministre transmis mardi.

La ministre Thériault se dit consciente du problème qui perdure au Carrefour Rosemont. « La Société d’habitation du Québec suit la situation de près depuis plusieurs mois. Ils sont en lien avec les acteurs concernés pour assurer un suivi serré. Nous travaillons également en étroite collaboration avec le bureau de comté du député de Gouin [Gabriel Nadeau-Dubois, de Québec solidaire]. Le projet de loi que nous avons présenté aujourd’hui donnerait les moyens à la SHQ de nommer un administrateur provisoire, dans ce genre de situation, le temps de faire la lumière, et ce, pour mieux protéger les locataires. »

L’entourage de la ministre reconnaît qu’il serait fort étonnant que le projet de loi soit adopté d’ici la fin de la session parlementaire, cette semaine, mais promet de le ramener au feuilleton après les élections du 1er octobre.

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