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Une finale d'anthologie et un pas de géant pour le hockey junior québécois

BILLET - C'était un match exceptionnel. Un duel d'anthologie. Les amateurs de hockey qui ont assisté à la finale du Championnat mondial junior n'oublieront sans doute jamais cette incroyable soirée.

À la tombée de la nuit, à peine une heure après avoir vu son équipe échapper deux avances de deux buts et s’incliner 5 à 4 - en tirs de barrage - face aux Américains, l’entraîneur en chef Dominique Ducharme semblait en état de choc. Manifestement, la médaille d’argent (même s’il s’agissait seulement d'un deuxième podium du Canada en cinq ans) n’avait pas fait partie de ses plans.

« Je suis déçu pour mes joueurs. Ils ont fait tout ce qu’il fallait pour réussir. Ils se sont engagés à fond et ils ont adhéré au concept d’équipe. Ces jeunes sont des vedettes au sein de leur formation respective et ils ont tous laissé leur égo à la porte, souvent pour accepter un rôle moindre ou des responsabilités différentes. Nous sommes fiers d’eux », a plaidé Ducharme durant son bilan d’après-match.

Pour ceux qui ont suivi le parcours professionnel de Ducharme, il était aussi très difficile de ne pas être déchiré.

L’entraîneur des Voltigeurs de Drummondville a consacré deux années extrêmement intenses de sa vie et de sa carrière à ce projet sportif. Au Championnat mondial de l’an dernier (alors qu’il campait un rôle d’entraîneur adjoint), il était même resté avec l’équipe en Europe malgré le décès de son père, à Joliette.

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Cela étant dit, lorsqu’il aura pris le temps de décanter, espérons que Ducharme finira par réaliser que l’édition 2017 d’Équipe Canada Junior a absolument livré la marchandise. Peu de gens voyaient cette formation se faufiler jusqu’en finale.

Et surtout, on reconnaîtra peut-être un jour que Dominique Ducharme et Joël Bouchard (dans un rôle de gestionnaire du personnel des joueurs) étaient aux commandes lorsque le Québec et la LHJMQ ont fini par vraiment prendre leur place sur l’échiquier du hockey canadien.

Jeudi soir, ceux qui connaissent l’histoire du hockey junior canadien et qui regardaient la finale du Championnat mondial devaient se pincer pour s’assurer qu’ils ne rêvaient pas.

Dans un Centre Bell rempli à craquer, une équipe canadienne junior dirigée par deux Québécois (Bouchard et Ducharme) luttait sur la plus grande scène du monde pour la suprématie du hockey.

Et alors que le Canada jouissait d’une avance de 4 à 2 en début de troisième période, les quatre buts d’ÉCJ avaient été inscrits par quatre des six joueurs québécois de la formation : les défenseurs Thomas Chabot et Jérémy Lauzon, ainsi que les attaquants Nicolas Roy et Mathieu Joseph. (NDLR : Un septième joueur de la LHJMQ, le défenseur Philip Myers, jouait un rôle prépondérant au sein de la première paire d’ÉCJ, mais une commotion cérébrale l’a empêché de participer à la ronde éliminatoire).

Après le match décisif, alors que la LHJMQ a toujours eu la réputation de ne pas développer de défenseurs valables, c’est Thomas Chabot qui a été nommé joueur par excellence du Championnat mondial. Rien de moins!

Par ailleurs, en quarts-de-finale et en demi-finale, c’est un trio composé entièrement d’attaquants québécois (Pierre-Luc Dubois, Nicolas Roy et Julien Gauthier) qui a sauvé la mise pour le Canada. Gauthier, entre autres, a inscrit quatre buts au cours de ces deux matchs éliminatoires. Rien de moins!

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Les préjugés entretenus envers le hockey junior québécois remontent à très loin.

Entre 1970 et 1996, aucune équipe de la LHJMQ n’est parvenue à remporter la Coupe Memorial et cette longue disette a fini par cristalliser une perception voulant que le style de hockey pratiqué au Québec était uniquement axé sur l’attaque et, donc, de moindre valeur.

Quand les équipes de la LHJMQ se sont mises à remporter la Coupe Memorial, ces préjugés sont tout de même restés ancrés au sein du programme canadien. « On m’a déjà dit en pleine face qu’un marqueur de 50 buts au Québec n’en marquerait qu’une vingtaine dans l’ouest », m’a déjà confié un ex-entraîneur impliqué au sein du programme d’ÉCJ.

Dans la même veine, sur une période de 40 ans, entre 1974 et 2014, malgré l’existence de seulement trois ligues de hockey junior majeur au Canada, seulement six entraîneurs du Québec ont été sélectionnés pour diriger ÉCJ. Ainsi, des entraîneurs légendaires comme Pat Burns et Alain Vigneault étaient jugés valables par Hockey Canada… mais seulement à titre d’adjoints.

Au fil du temps, les amateurs ont fini par trouver normal que seulement deux ou trois hockeyeurs du Québec trouvent leur place, chaque année, au sein de l’équipe canadienne. En plus, chez Hockey Canada, on ne voyait pas l’utilité de se remettre en question puisque ÉCJ empilait les médailles d’or.

Puis soudainement, les astres se sont alignés.

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D’abord, une histoire que bien peu de gens connaissent : ces dernières années, Joël Bouchard s’est beaucoup impliqué pour favoriser une meilleure intégration des francophones au sein des programmes d’excellence de Hockey Canada.

Étant lui-même un ex-médaillé d’or d’ÉCJ, sa plus grande contribution aura sans doute été de faire comprendre aux décideurs de Hockey Canada que la barrière de la langue constituait un obstacle majeur pour les jeunes francophones qui commençaient à cheminer, à 16 ou 17 ans, au sein des différents programmes nationaux. Chapeau à ceux qui l'ont écouté.

« Les camps de sélections sont courts et nos joueurs étaient souvent totalement méconnaissables lors des deux ou trois premiers jours sur la patinoire », m’expliquait Bouchard, il y a deux ans.

En plus de sensibiliser les décideurs et les joueurs anglophones à cette réalité, Bouchard a provoqué un autre changement majeur. Lorsqu’ils font leurs premiers pas au sein du programme national, les meilleurs espoirs ne sont plus regroupés selon leur provenance régionale. On forme plutôt une équipe Noire, une équipe Blanche et une équipe Rouge au sein desquelles sont dispersés des joueurs de partout au pays.

Cette pratique facilite l’intégration des Québécois, qui ont ainsi la chance de tisser des liens avec leurs futurs coéquipiers et de se sentir à plus à l’aise lorsqu’ils se présentent à des camps importants comme celui d’ÉCJ.

La crédibilité acquise par Bouchard au fil de ces réformes, entre autres, lui a valu d’être nommé responsable du personnel des joueurs d’ÉCJ cette saison.

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Curieusement, la disette qu’a connue le Canada (qui a cessé de remporter des médailles d’or après 2010 au Championnat mondial junior) a entraîné d’autres changements de perception au pays.

En 2015, l’entraîneur québécois Benoît Groulx a spectaculairement brisé la séquence perdante et mené ÉCJ à la conquête de l’or, à Toronto.

Après la débâcle de 2016 (une 6e place, alors que l’entraîneur était Dave Lowry), on a sérieusement écouté Groulx lorsqu’il a recommandé qu’on mise sur Dominique Ducharme pour prendre les commandes du programme.

C’est ainsi que, pour la deuxième fois en trois ans, un entraîneur de la LHJMQ s’est retrouvé à la barre de l’équipe nationale. Avec le résultat que l'on connaît, obtenu au terme d'une des plus spectaculaires finales de l'histoire.

Au cours des cinq dernières années, Groulx et Ducharme sont donc les seuls à avoir mené Équipe Canada junior jusqu’au podium.

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C’était poignant, jeudi soir, de voir les juniors canadiens pleurer leur amère défaite sur la patinoire du Centre Bell.

Mais en même temps, lorsqu’on apprécie l’ensemble de l’œuvre, on ne peut s’empêcher de se réjouir. Le programme national était entre bonnes mains et ÉCJ a spectaculairement livré la marchandise.

Quant aux joueurs et entraîneurs de la LHJMQ, ils prennent leur place et ils viennent une fois de plus prouvé leur crédibilité.

Sur la scène canadienne, ça fait longtemps qu’il n’a pas été aussi cool d’être un entraîneur ou un hockeyeur de la LHJMQ.

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