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Voici ce que « l'université Google » m'a appris à propos de sujets controversés

CHRONIQUE - « L'université Google » : c'est une expression qu'on utilise pour décrire les recherches rapides que font des gens sur le web, et qui les mènent à croire qu'ils en savent plus que des gens qualifiés. Qu'arriverait-il si je tentais d'utiliser Google pour m'instruire à propos de sujets controversés? J'ai décidé de faire le test.

Il fait (enfin) beau, les élèves sont en relâche et il y a plus de festivals que d'habitants à Montréal : quelle belle occasion pour moi d'aller faire une petite session d'été à l'université Google!

Je dois dire en partant que Google est un outil magnifique. Dans la formation de vérification des faits que je donne aux journalistes et aux étudiants, je dis clairement : « Google est votre meilleur ami ». Le moteur de recherche est puissant, très flexible et extrêmement intelligent.

Cela dit, Google est tellement bien construit qu'on peut y trouver à peu près n'importe quoi, et c'est un peu ça, le problème. Avec quelques mots-clés, on peut dénicher de l'information - vraie ou pas vraie, peu importe - qui se conforme à nos opinions. D'où le phénomène des parents qui contredisent leur pédiatre après avoir effectué une recherche de cinq minutes sur les vaccins.

« L'université Google » à l'examen

Pour mesurer la fiabilité des leçons offertes par « l'université Google », j'ai soumis 12 questions à propos de sujets controversés au moteur de recherche. J'ai ensuite examiné la première page de résultats et évalué la fiabilité des liens que Google m'a suggérés.

Pourquoi cette formule?

D'une part, nous savons que les internautes effectuent souvent des recherches sous forme de question, surtout lorsqu'ils ne connaissent pas bien un sujet. D'une autre part, les 10 résultats de la première page de résultats de recherche Google ont une bien plus grande visibilité (et donc un impact bien plus fort) que ceux des pages subséquentes. C'est pourquoi il s'est créé toute une industrie, le « SEO », ou « Search engine optimization » (optimisation pour les moteurs de recherche), dont le seul but est d'aider des clients à atteindre la première page.

En posant des questions et en lisant les résultats, je jouerai le rôle d'une personne qui ne sait pas trop quoi penser à propos d'un sujet controversé. Nous pourrons ensuite voir ce qu'une telle personne apprendrait en effectuant une telle recherche. Par souci de transparence, j'ai inclus en fin d'article un fichier contenant toutes les questions posées, ainsi que les 10 premiers résultats obtenus pour chacune d'entre elles.

Comme mon expérience sur les algorithmes de Facebook, c'est tendancieux et non scientifique. Bien oui, je le sais. Le but n'est pas de démontrer que le phénomène de « l'université Google » existe (ça, ça sera aux chercheurs de le démontrer), mais de prouver que les mécanismes qui peuvent faciliter ce phénomène sont en place.

Bon, assez de bla bla, voyons voir quel genre d'éducation me conférera mon diplôme de « l'université Google »!

Question #1 : « Les humains et les dinosaures ont-ils habité la Terre en même temps? »

Je commence mon éducation avec une question facile. Et pourtant, le tout premier résultat est un article intitulé « Les dinosaures et la Bible », qui explique que la Terre a 6000 ans, et que les dinosaures ont donc vécu en même temps que les humains. Mais qu'en est-il des fossiles qui datent de millions d'années? Facile, l'évolution est une théorie non prouvée, selon l'article.

Étrangement, l'auteur explique par la suite que les dinosaures sont probablement morts après leur séjour sur l'arche de Noé, puisqu'ils ne pouvaient pas s'adapter au Nouveau Monde après le déluge... ce qui ressemble en tous points à un processus évolutionnaire.

Mais bon.

Cinq articles en première page expliquent assez bien que quelque 65 millions d'années séparent les êtres humains des dinosaures. Mais pour le reste, on m'explique entre autres qu'une race d'humains géants a habité la Terre en même temps que les dinosaures.

Je sens que je vais couler mon examen de bio.

Question #2 : « Est-ce que les changements climatiques sont une arnaque? »

Aïe aïe aïe, ça se corse. Quelques articles qui apparaissent en première page :

« Les arnaques au réchauffement climatique : de plus en plus de révélations ! »

« Un professeur de chimie prouve que le réchauffement climatique est une escroquerie »

« Réchauffement climatique : des mensonges, une grosse arnaque et plein de pognon »

En fait, UN SEUL article dans la première page de résultats ne remet pas en question les changements climatiques.

Désolé Google, mais, en suivant tes cours, j'obtiens un gros « F » en sciences.

Question #1 : L'Holocauste a-t-il vraiment eu lieu? »

Assez ironiquement, trois des articles suggérés par Google portent sur la tendance qu'a Google de recracher des articles négationnistes quand on lui pose cette question. Google a déjà affirmé vouloir enrayer ce problème. Néanmoins, 5 des 10 premiers résultats ont des titres comme : « La Shoah, un ignoble mensonge » et « Mensonges sur l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ». C'est raté.

Question #2 : « Que s'est-il vraiment passé le 11 septembre 2001? »

Je m'attendais au pire, mais 7 des 10 premiers résultats suggérés par Google font état des faits généralement acceptés. On y voit seulement une entrevue avec un auteur qui remet en question la version officielle, puis deux articles qui affirment qu'aucun avion n'a foncé sur les tours jumelles.

En effet, si la conspiration voulait jadis que le gouvernement américain ait lui-même détourné les avions, on affirmait quelques années plus tard qu'il s'agissait en fait d'avions-drones sans pilotes. Dernièrement, on avance qu'il ne s'agissait pas d'avions, mais d'hologrammes.

*Ahem*

C'est assez hallucinant comment les conspirations ont évolué en si peu de temps. À ce rythme, à mesure que les personnes nées après 2001 créent à leur tour des blogues de conspiration, on affirmera sans doute d'ici quelques années que les tours jumelles n'ont jamais existé.

Quoi, c'est déjà arrivé?

Je vais être généreux et dire que je passe mon cours d'histoire sur la fesse avec un « D- ».

Question #1 : « Est-ce que je peux détoxifier mon organisme? »

Misère.

On ne peut pas « détoxifier » son organisme. Les reins et le foie le font tout naturellement. Si on accumule vraiment des toxines, on doit aller à l'urgence, et non pas ingurgiter un régime à base de smoothies à la luzerne.

Mais à en croire Google, ce n'est pas le cas. Seulement un des articles proposés par le moteur de recherche, soit le dossier de mon ami Le Pharmachien sur les toxines, apporte un tant soit peu d'explications scientifiques sur la « détox ». Pour le reste, il s'agit essentiellement de trucs, d'astuces et de recettes pour « faire le ménage dans son corps », à l'encontre de toutes les connaissances médicales modernes.

Question #2 : « Les vaccins causent-ils l'autisme? »

C'est la grosse question que se posent des parents mal informés. Et, heureusement, l'université Google ne fait pas si mauvaise figure. Sept des dix premiers résultats reflètent le consensus médical, à savoir qu'il n'y a aucun lien entre les vaccins et l'autisme (en toute transparence, je dois avouer que je suis l'auteur d'un d'entre eux).

Malheureusement, le premier résultat porte à confusion. « CNN – L’autisme est bien causé par les vaccins », peut-on lire dans le titre de l'article. On affirme que CNN a publié un reportage qui fait état d'une nouvelle étude, supposément dissimulée, qui aurait trouvé un lien entre le vaccin rougeole-oreillons-rubéole (ROR) et l'autisme. Cela donne l'impression que la chaîne américaine d'informations en continu CNN vient de publier un nouveau reportage sur la question.

Or, l'article en question cite un article de iReport, une plateforme qui permettait jadis aux journalistes citoyens de publier leurs articles (non vérifiés) sur le site de CNN. En fait, quand on clique sur l'article de iReport en question, qui date d'août 2014, on voit clairement que CNN dit avoir été mise au courant des problèmes posés par l'article et que le journal scientifique ayant publié l'étude en question l'a retirée.

Histoire conclue, donc. Alors pourquoi est-ce le premier résultat de recherche?

Désolé, Google, mais une personne qui suivrait tes conseils de santé se retrouverait à détoxifier ses enfants non vaccinés. Je te donne un gros « F » en santé.

Alors, tout ça, ça veut dire quoi?

À mon sens, je peux dégager deux gros constats de cette petite expérience.

Même si les réponses de Google désinformaient parfois, elles étaient pertinentes à mes questions.

Tous les résultats de recherche, au final, répondaient en quelque sorte à ma question. Ça montre, en effet, la puissance de Google. On aurait pu imaginer que ma question sur les vaccins et l'autisme aurait donné des résultats seulement sur l'autisme ou seulement sur les vaccins. Mais non, tous les résultats tentaient de répondre à ma question.

C'est un peu ça qui fait peur, en fait. On pose une question, et Google nous offre des réponses qui ont l'air satisfaisantes. Le moteur de recherche est assez intelligent pour offrir du contenu qui répond à la question, mais il ne fait pas le tri entre ce qui est vrai et ce qui est douteux. Si on ne fait pas attention, on se retrouve à consommer du contenu potentiellement dangereux. Mais, vu que Google répond efficacement à un besoin qu'on a exprimé - celui de vouloir une réponse -, est-ce qu'on va faire attention?

Les sources non fiables sont bien meilleures pour « répondre » aux questions que les sources fiables.

Ce n'est pas seulement la faute à Google. Le moteur de recherche va bien sûr donner plus de poids à des résultats qui répondent exactement à la question. C'est son rôle. Maintenant, est-ce que les sources fiables répondent à ces questions? Ça, c'est un autre problème.

Pour les médias ou sources d'informations scientifiques, plusieurs des dossiers liés à mes questions sont des affaires classées. Les vaccins ne causent pas l'autisme. Les changements climatiques existent et sont en grande partie causés par l'humain. On a donc arrêté depuis longtemps de publier des centaines d'articles à ce sujet. Il n'y a pas grand-chose de nouveau à dire.

Par contre, pour les milliers de blogues qui remettent en question ces réalités, il y a toujours un prétexte pour écrire là-dessus. Il y a toujours de nouvelles rumeurs qui se mettent à circuler. Il y a un flux incessant de personnes prêtes à inventer des statistiques ou à mal interpréter une étude pour ajouter une bûche sur la braise. Et j'ai donc bien peur que les sources fiables se fassent enterrer dans les résultats de recherche Google.

Je lisais d'ailleurs cet article du magazine Paste qui explique assez bien le problème. Certains sites republient sans cesse le même article pour tromper les algorithmes de Google, qui donnent un peu plus de poids au contenu plus récent. C'est pourquoi une vieille nouvelle peut se retrouver en première page des résultats de recherche Google, déclassant certains articles plus à jour. On utilise cette méthode pour exploiter les faiblesses de Google et se donner une meilleure visibilité.

Ça, les médias d'information ne le font pas. On écrit un article, puis on passe souvent à autre chose.

Est-ce que les médias pourraient être plus réactifs? Pourraient-ils améliorer leur référencement sur Google quand il s'agit de vieux sujets? Pour atterrir en première page des résultats de recherche, devraient-ils s'attarder de temps en temps à de vieux sujets qui suscitent encore des questionnements?

Ça sera à voir. Reste que j'ai remarqué que les résultats de recherche sur la question du 11 septembre étaient de bien meilleure qualité, et ce n'est probablement pas un hasard que beaucoup de médias ont publié un dossier rétrospectif en 2016 pour souligner les 15 ans de l'événement. Ça fait qu'il y a plus de contenu récent de qualité à ce sujet.

Le but premier de Google, après tout, c'est de répondre à une question fondamentale : « où se trouve le contenu que je veux consulter? » Google ne crée pas de contenu; il crée un lien entre l'usager et la réponse à cette question. Il faudrait peut-être que les médias d'information soient plus efficaces pour y répondre, aussi.

Pour la question : « Est-ce que mon diplôme de l'université Google m'a bien éduqué? » je vous laisse y répondre.

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