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Vu au FIJM (jour 8) : toutes les influences d'Émilie-Claire Barlow

« Je vous ai dit que j'ai déménagé à Montréal? J'ai encore un accent, mais je persiste. » La salve d'applaudissements des spectateurs qui a suivi la question posée par Émilie-Claire Barlow à la Maison symphonique, mercredi, ressemblait à une forme de consécration tellement la chanteuse torontoise a adopté le Québec et la langue française depuis ses débuts.

Philippe Rezzonico


Un texte de Philippe Rezzonico

Comme si elle voulait remercier son public fidèle, Barlow a proposé un concert avec son groupe et un orchestre taillé sur mesure où jazz vocal, musique du monde, chanson populaire, musique classique et influences latines étaient au menu, le tout, décliné en plusieurs langues. Les chansons des albums Clear Day (2015), Seule ce soir (2012) et The Beat Goes On (2010) étaient ainsi mises en lumière.

Pendantdeux heures, on a pu apprécier des classiques pop revisités comme Raindrops Keep Fallin' On My Head et The Beat Goes On - avec l'intégration de Soul Bossa Nova -, pour bifurquer dans les effluves chauds de Aguas de Marco et les rythmiques dansantes de Mineiro de Coraco, lorsque la percussionniste Mélissa Lavergne est venue se joindre au groupe élargi. Émilie-Claire a aussi chanté en français la fort jolie La belle dame sans regret et elle a interprété Petit matin avec un accent qui ressemble à s'y méprendre à celui de Petula Clark.

La cohabitation entre le groupe de Barlow et l'orchestre s'est faite presque sans heurts. L'ensemble n'a pas été mis à contribution sur toutes les chansons, sinon, par l'entremise de divers solistes, et les arrangements n'étaient pas pompeux, mais équilibrés. Au plan vocal, les interprétations de Midnight Sun, La Llorona (magnifique), I Don't Know Where I Stand (du vieux Joni Mitchell) et la version française (T'es pas un autre) de Until It's Time For You To Go ont fait mouche.

Curieusement, s'il y avait un reproche à faire à ce spectacle raffiné, c'est son éclectisme. À force de fusionner et d'alterner des genres, des styles et des langues, on passait souvent du coq-à-l'âne au plan musical en dépit de la voix de Barlow qui servait de fil conducteur. Mais ça, c'est un peu l'effet de « rançon de la gloire » sur une artiste généreuse qui veut tout donner aux amateurs qui l'ont placée au sommet.

Au jour 9, l'intégrale de Pet Sounds avec Brian Wilson

Vu au FIJM (jour 6) :le Joe Jackson que l'on n'espérait plus

Joe Jackson a eu sa part de succès radiophoniques de la fin des années 1970 jusqu'au milieu des années 1980, avant de se faire plus rare dans les sphères de la pop. Désormais dans la soixantaine, le Britannique a brillamment renoué, lundi, au théâtre Maisonneuve, avec son passé glorieux et son présent à la hauteur.

It's Different For Girls, Home Town et la formidable Be My Number Two, interprétées en ouverture, en mode clavier-voix. Frissons. Les paroles de ces chansons dénudées étaient plus percutantes que jamais, d'autant plus que Jackson a encore une voix mélodieuse qui porte.

Puis, surprise de taille : Jackson nous offre Big Yellow Taxi, de Joni Mitchell, avant de mettre à nu Fast Forward, de son plus récent disque, et de boucler une demi-heure de pur bonheur avec Is She Really Going Out With Him, secondé par son bassiste des débuts, Graham Maby.

Bien sûr, Jackson n'allait pas nous faire un spectacle nostalgique de grands succès. Six chansons de Fast Forward (2015) ont fait leur chemin dans ce concert de près de deux heures. King of the City, qui parle de désillusions du monde urbain, et Ode to Joy, durant laquelle les quatre musiciens ont figé telles des statues de cire baignées dans la lumière rouge, ont été les meilleures de ce disque de fort calibre.

Si la moitié du spectacle reposait sur des chansons créées avant 1985, Jackson avait d'autres surprises sous la main, comme cette version de Night By Night, de Steely Dan, qui était taillée sur mesure dans le contexte du Festival de jazz.

C'est quand même Another World qui a eu droit à une ligne mélodique de Charlie Parker, comme l'a noté le collègue Stanley Péan. Quant à You Can't Get What You Want (Till You Know What You Want), propulsée par la batterie de Doug Yowell, elle nous a ramené l'énergie de Jackson d'il y a 30 ans.

Et elle n'était pas la seule. La guitare de Teddy Kumpel a fait sautiller Sunday Papers comme jamais. See No Evil, une reprise de Television, a été jouée en mode rock garage au rappel, tandis que One More Time, première chanson du vinyle Look Sharp (1979), a fait tout sauter (façon de parler...). Si ce n'était de la version ralentie de Steppin' Out, j'aurais vraiment cru voir le Joe Jackson de 1984 devant nous.

Pas de doute. Ce fut le concert de l'ami Joe que l'on n'espérait plus.

Vu au FIJM (jour 5) : Karen et Coral, telle mère telle fille

Karen Young chante professionnellement depuis plus de 45 ans. Sa fille, Coral Egan, depuis moins longtemps, certes, mais elle chantait sur les albums de sa mère dès l'âge de 12 ans. Il est très rare de les voir partager la scène d'un grand festival. Et après ce que l'on a vu à l'Astral, dimanche, on souhaiterait que cela se produise plus souvent.

Au cours de leur carrière respective, ni l'une ni l'autre n'a choisi le chemin de la facilité. La prestation commune a été à cette image et nous a fait découvrir, plus que jamais, les influences des deux interprètes. Comme pour le coup d'envoi, tiens, avec Two for The Blues, une chanson d'une autre époque qui a influencé la jeune Karen il y a longtemps. Le duel de scat était du tonnerre.

Durant plus d'une heure et demie, Karen, lauréate du prix Oscar-Peterson 2016 du FIJM, et Coral ont chevauché les époques et les genres musicaux avec des reprises et des compositions originales. Les sourires, les éclats de rire et les clins d'œil complices étaient au rendez-vous, particulièrement pour Children at Play, une chanson écrite par Karen pour sa petite-fille (la fille de Coral), où les deux chanteuses, face à face, ont tapé dans les mains comme des enfants dans le carré de sable. Tout à fait charmant.

Secondé par le bassiste Pierre Harry Erizias et la harpiste Évelyne Grégoire-Rousseau, le duo nous a mené sur les terres du Brésil (Quantas), de la Turquie (Ben Seni Sevdim) et dans l'univers choral (Willy's Lady), si cher à Karen Young. Cette dernière est sortie de sa zone de confort à la demande de sa fille pour interpréter avec elle une version piano-voix de Pyramid Song (Radiohead), et Coral a accepté de partager Somebody Special (Steve Lacy). Tâche accomplie avec brio dans les deux cas.

Au sortir de ce spectacle, c'est le timbre si complémentaire des chanteuses à la voix d'ange et les fa-bu-leu-ses harmonies qui demeurent incrustées dans notre esprit, tout comme l'émotion de Coral qui a salué les dernières notes de April Come She Will (Simon and Garfunkel), en soufflant un baiser vers sa mère.

Vu au FIJM (jour 4) : tous les Rufus en même temps

Les chansons de Rufus, les musiques de Rufus, les mots de Rufus, les compositions de Rufus et l'opéra de Rufus : l'œuvre complète de Rufus Wainwright a défilé devant les yeux et dans les oreilles des spectateurs, samedi, lors de la présentation de Prima Donna et du concert de ses grands succès en mode symphonique à la salle Wilfrid-Pelletier.

Avec un grand orchestre sous la direction de Jayce Ogren, les sopranos Lyne Fortin et Kathryn Guthrie, le ténor Antonio Figueroa et un nouveau film réalisé par Francesco Vezzoli, cette version écourtée de Prima Donna (seulement une heure) est un opéra avec un volet visuel qui raconte la vie d'une cantatrice inspirée de Maria Callas. Les pièces instrumentales et les chansons en français de Wainwright offrent leur part d'émotion, surtout quand les affres du temps affligent le personnage principal. La séquence de démaquillage sur écran et celle où l'actrice Cindy Sherman souffle les chandelles (fin de vie) sont poignantes et rehaussent le propos musical.

Sur scène, Lyne Fortin interprète la douleur et la tragédie avec conviction et chante de façon impeccable, secondée avec brio par Figueroa avec lequel elle partage de nombreuses pièces : phrasé net, puissance et belle tessiture dans les deux cas. Kathryn Guthrie est tout aussi adéquate, mais son fort accent (anglais) dans un opéra francophone cause un net décalage avec les autres interprètes qui maîtrisent la langue de Molière. La musique, expressive sans être grandiloquente, est - curieusement - moins excessive et flamboyante que Rufus peut l'être par moment.

En deuxième partie, Wainwright a alterné ses interprétations en solo au piano (Les feux d'artifice t'appellent, magique) avec celles avec orchestre et d'autres partagées avec des jeunes membres du clan McGarrigle : sa sœur Martha en duo pour Last Rose of Summer et une interprétation d'Halellujah à quatre voix.

Hormis April Fools où l'orchestre a pratiquement enterré la voix de Rufus, la cohabitation a été réussie. Little Sister, Cigarettes and Chocolate Milk, Oh What a World (avec le motif répétitif du Boléro, de Ravel) et Going To A Town, avec sa phrase-choc I'm so tired of America, ont été parmi les belles réussites de la soirée. Tout comme ce programme double qui est offert en supplémentaire dimanche soir.

Vu au FIJM (jour 3) : conjuguer Blue Note au présent

Sur le programme du FIJM, c'est inscrit : Blue Note 75 Band. Nous savions donc que nous allions voir le groupe formé de jazzmen mis sur pied pour souligner le 75e anniversaire de la prestigieuse étiquette de disques de jazz. Et pourtant, le concert présenté vendredi soir au théâtre Maisonneuve n'avait rien d'un concert hommage nostalgique.

Peut-être bien parce que la moyenne d'âge du sextette formé par Robert Glasper (piano), Ambrose Akinmusire (trompette), Marcus Strickland (saxophone), Lionel Loueke (guitare), Derrick Hodge (contrebasse) et Kendrick Scott (batterie) est dans la trentaine. Donc, oui, on honore la mémoire de ceux qui nous ont précédés, mais on le fait à notre manière. On a rapidement saisi que le but des musiciens n'était surtout pas de rejouer de la manière la plus fidèle possible telle ou telle composition qui a fait la renommée de la maison. Ni leurs propres compositions, d'ailleurs.

Le sextuor s'est bien offert Witch Hunt (Wayne Shorter), quoique dans une version de plus de 30 minutes qui a servi à chaque musicien de démontrer son talent de soliste. Exercice réussi. Durant deux heures, l'ensemble a privilégié les échanges au sein des créations de Glasper (Bayyinah), de Strickland, d'Akinmusire et de Scott (Cycling Through Reality). Le batteur a été le ciment qui a maintenu la cohésion. La trompette d'Akinmusire a su être d'une netteté irréprochable, particulièrement lors d'un passage minimaliste tout en délicatesse avec Hodge. De toute beauté.

Strickland a probablement été le plus appliqué dans ses interventions sonores, tandis que l'attitude de maître d'animateur nonchalant de Glasper (qui a fait les présentations) allait de pair avec son jeu sur les ivoires, fluide et décontracté. Dans l'expédition collective, c'est probablement Loueke qui a eu le plus de mal à tirer son épingle du jeu. Quoique son seul solo d'importance - couplé à de la musique de bouche - a été le moment le plus applaudi de cette soirée.

Le nom de la tournée de ce super groupe se nomme Our point of view (Notre vision). C'est exactement ce que les musiciens ont fait. Ils ont respecté l'esprit de Blue Note, conjugué le passé au présent et donné libre cours à leurs élans d'improvisation, comme les Coltrane, Shorter, Powell et compagnie l'ont fait bien avant eux.

Vu au FIJM (jour 2) : les irrésistibles pulsions de DJ Champion

Fiévreux, rassembleur, explosif, jouissif... Ce ne sont pas les qualificatifs qui manquent pour résumer le spectacle de Champion et de ses G-Strings présenté jeudi, au Club Soda. Concert qui se voulait la rentrée de son plus récent disque, Best Seller. Mais quiconque présent à cette prestation incendiaire de deux heures admettra que tous les superlatifs sont valables.

Flanqués de ses G-Strings, de leurs guitares acérées ainsi que des chanteuses Marie- Christine Depestre et Lou Laurence, le DJ Maxime Morin a offert le genre de prestation où des centaines de spectateurs deviennent les fils conducteurs d'une irrésistible pulsion sans fin. D'autant plus vrai que les chansons et les pièces instrumentales ont été enchaînées sans temps mort. La musique n'a jamais cessé de se faire entendre durant 100 minutes, soit avant le premier rappel.

Chaque chanson ou pièce instrumentale ressemblait à une vague sonore organique et électronique qui se renouvelait et dont les variantes de rythmes transformaient le parterre et le balcon du Club Soda en fourmilière en folie. Les nouvelles compositions comme Boing Boing (qui mérite son nom) et Yea-Eah avaient autant de verve musicale que les chansons comme Life Is Good et Lean On, qui elles, exultaient de soul, grâce à Depestre et Laurence.

La phrasé de Boy Toy avait des réminiscences de celui de Sabotage, des Beastie Boys, tandis que la corrida musicale de Julio's Holy Rodeo apportait des couleurs bien différentes de celles qui teintaient The Plow (dynamitée) et Alive Again (délire total).

Deux heures où tout le monde s'est laissé porter par l'énergie débridée du groupe qui se nourrissait de celle de la foule, complètement déchaînée. Une fournaise estivale comme on les aime.

Vu au FIJM (jour 1) : les métamorphoses de Melody Gardot

Dès que Melody Gardot s'est présentée sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier, mercredi, pour le concert d'ouverture du 37e Festival international de jazz de Montréal, le changement sautait aux yeux. Toute de noir vêtue, lunettes noires, pantalons de cuir moulants et talons aiguilles(!), l'Américaine de 31 ans a saisi sa guitare pour interpréter avec ses six musiciens une version qui tendait vers le funk de Same To You, tirée de son plus récent disque, Currency of Man. Gardot n'a visiblement plus de séquelles du terrible accident de vélo (renversée par une auto) qui l'a contrainte à chanter en s'appuyant sur une canne, ou assise sur un tabouret durant des années.

Nous étions à des années-lumière de l'artiste qui nous avait charmés en 2008 au Théâtre du Nouveau Monde, presque uniquement avec sa voix. Et même en 2012 à Wilfrid-Pelletier, tiens... La transformation physique de Gardot, qui s'exprime avec aisance en français, n'était pas la seule métamorphose au programme. Si l'Américaine a conservé une aura de mystère et une sensualité irradiante, ses albums changent en fonction de son évolution musicale. Le spectacle de mercredi était donc, de loin, le plus aventureux jamais proposé par la chanteuse.

Passant de la guitare (mordante) au piano, Gardot a aligné ses nouvelles compositions qui reposent sur des ambiances où les cuivres (trompette, saxophone) sont tout, sauf des accompagnateurs pépères pour chanteuse pop. Une trompette - souvent avec cornet - digne de Chet Baker et un saxophone rutilant, qui pouvait faire penser à celui de Branford Marsalis un soir de débauche, ont coloré les offrandes avec éclat.

La contrebasse, pour sa part, faisait parfois penser à celle de Mingus, surtout durant l'explosive March For Mingus où nous avons eu droit à une relance piano-contrebasse et un tour de force avec le saxophoniste qui s'offre un solo... avec deux saxophones en bouche. Par moments, je me demandais si j'étais bel et bien à un concert de Melody Gardot...

Oui, on retrouve nos repères quand elle enchaîne le standard You Don't Kown What Love Is avec sa voix à la Billie Holiday (magnifique), qu'elle nous interprète Les étoiles avec les membres du groupe alignés à ses côtés, où qu'elle chante Baby I'm a Fool (fabuleuse), en mode minimaliste (deux musiciens). Mais Preacherman avec sa guitare rock et It Gonna Come, pour étirer le plaisir de danser à n'en plus finir au rappel, ont confirmé que Melody est désormais ailleurs, musicalement parlant. Sauf jeudi soir, dans la même salle, où elle présente encore ce même spectacle à ne pas manquer.

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