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Araignées et sacs de raisins : que fera Justin Trudeau pour le droit à l'information?

BILLET - Quand Justin Trudeau va prendre officiellement le pouvoir, il va hériter d'une machine à contrôler l'information d'une efficacité redoutable. À l'heure actuelle, le gouvernement Harper sait, presque en temps réel, ce sur quoi de nombreux journalistes travaillent.

Un texte de Brigitte Bureau

En effet, quand un journaliste pose une question - aussi anodine soit-elle - aux responsables des communications d'un ministère (des fonctionnaires en principe neutres), elle est aussitôt acheminée au bureau du ministre (le personnel politique).

C'est le bureau du ministre qui décide si le journaliste va recevoir une réponse, de quelle manière et à quel moment. Le bureau du ministre décide même des mots précis qui seront utilisés advenant une réponse.

Ingérence politique

J'ai d'abord vécu ce mélange des genres en 2007. Je préparais alors des reportages sur les difficultés qu'éprouvaient certains aînés à obtenir le Supplément de revenu garanti.

Je saisissais mal un article de loi à ce sujet. Comme je l'avais fait des centaines de fois auparavant dans mon métier, j'ai téléphoné à un agent de communication du ministère responsable pour qu'il me mette en lien avec un expert.

Quelle n'a pas été ma surprise, lorsque le bureau de Marjory LeBreton, ministre d'État aux aînés à l'époque, m'a aussitôt rappelée! Un conseiller politique voulait savoir pourquoi je cherchais à obtenir ce renseignement et si je comptais faire un reportage à ce sujet.

Cet épisode était le présage des huit années à venir.

Auparavant, c'était les questions de nature politique, celles qui nécessitaient une prise de position du gouvernement, qui relevaient des bureaux de ministre.

Si la question était factuelle, l'agent de communication du ministère y répondait, souvent sur le champ. Il arrivait même aux responsables des communications d'accorder des entrevues aux médias. S'ils n'avaient pas la réponse, ils nous dénichaient un expert au sein du ministère à qui on pouvait parler.

« Ma ligne est sûrement sous écoute »

Avec l'arrivée des conservateurs de Stephen Harper à Ottawa, les responsables des communications se sont mis à communiquer de moins en moins.

Le rôle de ces public servants, comme on les appelle en anglais, se limitait presque exclusivement à relayer, par courriel, les messages approuvés par les bureaux de ministres et du premier ministre.

Au début, cet empiétement politique a provoqué prises de bec et grincements de dents au sein de la fonction publique.

Je me souviens d'un agent de communication qui m'avait appelée pour m'informer qu'il changeait d'emploi. Il avait prévenu son patron qu'il était incapable de cacher constamment de l'information aux journalistes, comme son rôle l'exigeait maintenant. Pour lui, le droit du public à l'information était une valeur fondamentale.

Des fonctionnaires et des titulaires de charge publique, qui ont osé défier publiquement les maîtres politiques, ont été vite congédiés. Le ton était donné.

Un climat de peur et de tension s'est installé. Par exemple, un inspecteur en aviation au ministère des Transports, que j'avais joint directement au téléphone, avait carrément paniqué.

En 2009, une demande d'accès à l'information révélait même que l'Agence canadienne d'inspection des aliments avait dû obtenir la permission du bureau du ministre de l'Agriculture pour qu'un scientifique accorde une entrevue sur... les araignées qui se retrouvent parfois dans les sacs de raisins!

Que fera Justin Trudeau?

Dans une lettre ouverte aux fonctionnaires, le 25 septembre dernier, Justin Trudeau s'est engagé à traiter la fonction publique comme un partenaire plutôt qu'un adversaire.

« La condition préliminaire - et indispensable - est le respect des droits des fonctionnaires et la confiance en leur capacité à procurer des services efficaces, indépendants et professionnels aux Canadiens », a écrit le premier ministre désigné.

Plus récemment, au lendemain de son élection, Justin Trudeau s'est présenté au Théâtre national de la presse pour répondre aux questions des journalistes. Ce faisant, il disait vouloir « souligner le rôle important que jouent les médias dans la vie publique. »

Ce sont là des paroles encourageantes pour le droit du public à l'information.

Mais Justin Trudeau ira-t-il jusqu'à démanteler la machine à contrôler l'information, qui a été érigée au cours de la dernière décennie et qui lui sera servie sur un plateau d'argent, quand il prendra officiellement le pouvoir?

En d'autres mots, les « voies ensoleillées » qu'il propose vont-elles sortir de l'ombre la fonction publique fédérale et l'information qu'elle détient?

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