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Artistes et francophiles, elles choisissent Wakefield pour créer

Émancipées de la culture anglophone, Nadia Ross et Jennifer Bennett ont choisi le Québec comme terre d'accueil de leur art. Pour les deux Anglo-Québécoises, la création en milieu minoritaire a propulsé leur liberté artistique.

Un texte de Christelle D'Amours pour Les malins

Lucerne, ancien district outaouais maintenant inclus dans le secteur Aylmer, a vu naître la metteuse en scène Nadia Ross. La famille exogame formée d’une mère québécoise et d’un père écossais a forgé cette femme en quête d'identité.

« C’est une douleur de ne pas pouvoir s’exprimer avec les gens autour de soi, de ne pas faire partie complètement de la culture québécoise. Il y a toujours un manque, un désir d’être incluse, de se faire voir comme une Québécoise », a exprimé l’artiste. « Mais je suis dans un " no man’s land ”. Je suis dans une zone où l’on n’a pas d'identité. »

Pour sa part, Jennifer Bennett, propriétaire de l’entreprise de verre soufflé La Luciole, a grandi en Alberta dans une famille anglophone. Elle ne parlait pas français avant d’entrer à l’Université McGill, d’où elle est diplômée en sciences politiques. La souffleuse de verre a plutôt réorienté sa carrière en s’inscrivant au programme de métiers d’art au Cégep du Vieux-Montréal.

« Lorsque j’ai fait mon DEC, mon niveau de communication s’est beaucoup amélioré. Les francophones sont touchés par ça. Je me suis insérée beaucoup dans leur culture », explique celle qui forme désormais une famille avec son conjoint québécois et leurs enfants dont la langue première est le français.

De l’art libre, mais des artistes isolés

Nadia Ross est la fondatrice et directrice artistique de STO Union, une compagnie vouée à la création d’œuvres scéniques qui allient théâtre et performance. Elle est également récipiendaire du prix Siminovitch 2016, la plus prestigieuse récompense en théâtre au Canada.

Ses mises en scène sont présentées dans la région, mais également ailleurs dans le monde.The Twilight Parade fut notamment présenté lors du Festival Undercurrents à Ottawa en février 2018.

La metteuse en scène identifie son art à la culture québécoise, expliquant que la Belle Province a une façon unique de s’exprimer. « Au Québec, c’est plus ouvert, moins fermé. Il y a plus d’options, de chances d’approcher un projet d’une manière plus éclatée. Au Canada anglais, c’est plus rigide », ajoute-t-elle.

Mme Ross insiste néanmoins sur l’isolement des artistes anglophones au Québec. Selon elle, beaucoup d’entre eux décident de s’installer dans la province en choisissant la liberté artistique au-delà de l’inclusion culturelle et même financière.

« Moi, contrairement à eux, je peux faire une demande pour une bourse. Eux sont beaucoup plus isolés. Ils n’ont pas beaucoup d’opportunités », ajoute-t-elle.

Dans tous les cas, Nadia Ross souligne les défis auxquels sont confrontés les artistes en Outaouais, qu’ils soient francophones ou anglophones.« C’est tout particulièrement difficile parce qu’on est juste à côté d’Ottawa. Tous les artistes dans notre région, même les francophones, ne sont pas reconnus [parce] qu’on est juste à côté du “ ROC (Rest of Canada ” », dit-elle.

Jennifer Bennett ne vit pas la situation de la même façon : elle reconnaît l’ouverture d’esprit du Québec, mais insiste aussi sur sa générosité financière envers les artistes.

« Je suis très contente d’être restée au Québec », dit la résidente de Wakefield, village situé à l’extrémité sud de la municipalité de La Pêche en Outaouais. « Je suis aussi très touchée par la générosité du gouvernement québécois, de l’appui [octroyé à] des organismes comme la PAF [Place des Artistes de Farrelton], comme la FAB [Centre des arts, de la culture et du patrimoine de Chelsea] ou le cégep.

Wakefield, pont culturel?

Nadia Ross a fondé sa compagnie théâtrale dans les années 1990 à Toronto, mais est déménagée en Outaouais en 2005.

Pourquoi choisir le petit village au pont rouge? C’est une question à laquelle l’artiste répond par la suivante : « Dans les années 50, il y avait des membres de la communauté LGBTQ qui s’y sont installés. Dans les années 1960, ce sont les hippies qui ont suivi. Wakefield, c’était l’endroit rêvé pour les communautés qui ne se sentaient pas libres ».

Y ayant trouvé refuge, Mme Ross oeuvre désormais à faire rayonner son patelin d’un point de vue culturel. « Il y a peu d’infrastructures, mais quelqu’un doit se charger de les mettre sur pied. J’y participe », dit-elle fièrement.

La metteuse en scène est membre de la Place des artistes de Farrelton, un lieu de création en milieu rural également fréquenté par Jennifer Bennett.

La propriétaire de La Luciole se dit fière de côtoyer le noyau d’artistes qui se développe dans le village de Wakefield, qui s’avère être un milieu propice à la création. « C’est qu’il y a des gens vraiment " flyés " ici! Je me sens donc bien ordinaire à côté d’eux. Tout le monde est sur la frontière de l’extraordinaire », s’enthousiasme Mme Bennett.

« On veut bâtir une identité pour notre région. On a une identité unique, notamment en raison de notre proximité à la frontière. Il faut reconnaître les forces, travailler ensemble pour faire une culture vibrante dans notre région », renchérit Nadia Ross.

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