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Combattre le harcèlement dans le domaine des arts... une subvention à la fois

Les organismes culturels du pays devront dorénavant se doter d'une politique contre le harcèlement sexuel et y adhérer, s'ils veulent obtenir des subventions fédérales. C'est ce que stipule une nouvelle politique « tolérance zéro » présentée par Patrimoine canadien et le Conseil des arts du Canada, la semaine dernière.

Un texte de Kevin Sweet

Bien que personne dans le domaine des arts ne soit contre la vertu, la nouvelle directive, aussi claire soit-elle, soulève encore beaucoup de questions bien concrètes dans le milieu.

Dans la foulée de l’affaire Albert Schultz, ce directeur artistique de Toronto accusé de harcèlement sexuel en janvier dernier, le Conseil des arts du Canada et Patrimoine canadien pressent les 1750 organismes culturels du pays recevant des fonds publics à adopter une politique contre le harcèlement sexuel et à y adhérer, sous peine de ne pas obtenir de financement.

Ils ont même versé plus d’un demi-million de dollars au Conseil des ressources humaines pour le secteur culturel (CRHSC) afin d'accompagner les organismes dans ce processus.

Un problème complexe

Le Théâtre la Catapulte est doté d’une politique contre le harcèlement sexuel depuis quelques années déjà. L’argent versé au CRHSC lui permettra maintenant d’embaucher un avocat et de mettre à jour sa politique, ce qui peut parfois représenter une dépense de plusieurs milliers de dollars.

« C’est très positif. C’est sûr que c’est un incitatif très fort pour que toutes les compagnies s’y penchent rapidement », souligne la directrice artistique et co-directrice générale de l'institution, Danielle Le Saux-Farmer.

Toutefois, elle s'inquiète du fait qu'une victime de harcèlement sexuel pourrait hésiter à porter plainte, de peur de faire perdre une subvention à un organisme culturel, surtout s'il s'agit de son employeur.

« J’ai hâte de voir comment ça va se traduire dans des coupures potentielles. Qu’est-ce que ça signifie? Est-ce qu’il y a des étapes d’avertissement? Le diable est dans les détails », poursuit Mme Le Saux-Farmer.

Des mesures attendues depuis longtemps

La directrice générale de l’Association des théâtres francophones du Canada (ATFC), Geneviève Pineault, salue les nouvelles politiques même si, selon elle, « ça fait longtemps qu’on aurait dû avoir ça ».

Selon elle, le Conseil des arts du Canada doit appuyer les petites compagnies de théâtre, puisque bon nombre d'entre elles n'ont pas de responsable des ressources humaines.

« On ne peut pas s’attendre que, du jour au lendemain, tout le monde ait en place les outils nécessaires », lance-t-elle. « Il faut reconnaître ça. »

Bien des intervenants du milieu reconnaissent aussi que même avec un code de conduite, des écarts de comportement sont toujours possibles. C'est d'autant plus vrai dans le milieu théâtral, diront-certains, où il existe déjà un flou entre ce qui est une performance et ce qui constitue du harcèlement dans un espace aussi intime que les répétitions.

« Oui, le Conseil des ressources humaines a de l’argent, mais s'il y en a sur le terrain qui ont des situations, comment est-ce qu’ils gèrent ça, comme est-ce qu’on fait ça? » s'interroge Mme Pineault.

Elle aimerait voir le retour d’un programme intitulé La Brigade volante, qui permettait aux compagnies de faire appel à l’aide de consultants en cas de crise. Le programme a été aboli en 2012 à cause d’une « évaluation gouvernementale ».

Le Conseil des arts du Canada se veut rassurant

Selon le Conseil des arts du Canada (CAC), la nouvelle politique envoie un « signal » aux organismes culturel qu’il y a des valeurs qui sont rattachées aux subventions qu’ils reçoivent.

« On ne veut pas jouer à la police. On n'est pas un tribunal », nuance le directeur général du CAC, Simon Brault.

À l'inverse, son organisme ne peut pas non plus appuyer une compagnie où une situation problématique en matière de harcèlement sexuel surviendrait ou perdurerait.

M. Brault n'exclut pas la possibilité que les compagnies qui se voient refuser des subventions en raison d’incidents de harcèlement sexuel voient leurs noms rendus publics.

C’était le cas de la compagnie Soulpepper que dirigeait Albert Schutz, qui a obtenu son financement régulier cette année, mais qui n’a pas eu droit à l’augmentation demandée.

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