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Confessions d’un ex-militaire recruté par le crime organisé

Traumatisé par une attaque durant sa vie militaire, Pierre* a par la suite vécu les fausses promesses et le côté sombre du crime organisé. Aujourd'hui, il réclame davantage d'aide d'Anciens Combattants Canada pour les soldats qui sont libérés avant dix ans de service pour des raisons médicales et qui se retrouvent souvent, selon lui, seuls avec leurs problèmes de santé mentale.

Un reportage de Guillaume Dumont

À 17 ans, Pierre s’engage dans l’armée canadienne. « Je me suis enrôlé avec la signature de mes parents », se souvient l’ex-militaire.

Les problèmes de santé ne sont pas encore présents dans sa vie. « Je n’avais jamais eu de problèmes chroniques de quoi que ce soit », précise-t-il d’une voix assurée.

Son passage dans l'armée et le manque de soutien nécessaire à son départ l'ont mené, d’après lui, à développer des problèmes de plus en plus importants de santé mentale et à se laisser recruter par le crime organisé afin de retrouver un sentiment d'appartenance à un groupe.

Une carrière militaire semée d’embûches

En garnison, Pierre vit une attaque traumatisante. « Quand je me suis mis à avoir des problèmes de santé, au lieu de vouloir m’aider, on me poussait à signer une libération volontaire qui dégage les Forces de toute responsabilité », lance l’ex-militaire, amer.

L’état de santé de Pierre se dégrade. Il se retrouve avec une longue liste de médicaments à prendre plusieurs fois par jour, et sa qualité de vie est en chute libre.

« C’est une vie médiocre. Tu te lèves, tu prends tes médicaments aux deux heures pour ne pas être enragé, pour ne pas être trop désagréable pour les autres, pour ta famille, tes amis, pour essayer de pas perdre quelqu’un de plus dans ta vie, pour ne pas peut-être même commettre un crime », soupire l’ex-militaire.

Recrutement du crime organisé

Les longs délais pour obtenir l’aide d’Anciens Combattants Canada et sa maladie le poussent alors à se tourner vers le crime organisé, raconte-t-il. Après sa libération médicale de l’armée, il y redécouvre un sentiment d’appartenance.

« C’était carrément du recrutement de leur part. Ils voyaient qu’ils pouvaient m’utiliser ou me manipuler », confie-t-il.

« J’ai tellement été laissé à moi-même, j’étais tellement jeune, ma carrière était arrêtée d’un coup sec, c’est clair que j’avais beaucoup de colère », lance Pierre du bout des lèvres.

« Moi, j’avais une spécialité, que pas tout le monde a. Ça a amené un contact avec des gens qui étaient très dangereux et qui font partie du crime organisé », dit Pierre, qui comprend bien vite qu’il est prisonnier d’un engrenage.

Une vie criminelle faite d’arrestations et de démêlés avec la justice s’enchaîne. « Je me suis mis à avoir des problèmes avec la police, des arrestations et plusieurs accusations de voie de fait », laisse tomber l’ex-militaire.

Quand les choses se corsent, Pierre se retrouve seul, sans aucun appui de ses anciens « amis » du crime organisé.

Des délais trop longs pour obtenir l’aide d’Anciens Combattants Canada

Quelques années plus tard, Pierre est heureux d’avoir obtenu un diagnostic officiel de stress post-traumatique et d’être enfin sorti du milieu criminel. Il raconte qu’il a recommencé sa vie et qu’il a fini par trouver sa propre aide psychologique.

Par contre, il estime que la route à parcourir pour recevoir l’aide du ministère des Anciens Combattants du Canada est tellement longue et complexe qu’elle transforme certains jeunes militaires renvoyés à la vie civile en cibles faciles pour des groupes criminels.

« Oui, maintenant on me paye un psychologue au niveau privé et quelques professionnels pour m’aider au privé, mais c’est vraiment au compte-gouttes, c’est le minimum », lance celui qui réclame une aide psychologique plus rapide pour les jeunes militaires.

Depuis 2015, Pierre reçoit une compensation temporaire de 90 % de son salaire. Mais ce sont les services spécialisés de réadaptation et d’aide psychologique qui lui ont fait défaut, surtout au moment de sa sortie, comme pour plusieurs militaires qui n’ont pas servi pendant 10 ans dans l’armée, selon lui.

« Quelqu’un qui a des problèmes de santé aussi complexes que les miens, des problèmes de santé mentale ou même physique, ben ça prend des équipes d’experts », soutient l’ex-militaire.

10 ans de service et de longs délais

La règle des dix ans de service s’applique à tous les militaires qui souhaitent recevoir une pension immédiate. Par contre, pour ceux qui doivent prouver leur maladie, mentale ou physique, l’attente peut être longue, selon le professeur en travail social à l’Université du Québec en Outaouais et ex-officier des FAC, Dave Blackburn.

« Quand un militaire a eu une blessure de stress opérationnel qui a été diagnostiquée, il faut qu'il ait atteint dix années de service pour avoir accès à la pension immédiate », explique-t-il.

Ces délais peuvent entraîner bien du désespoir chez des militaires malades, d’après Dave Blackburn. Une réalité qui s’ajoute à la longue attente pour voir un psychiatre civil au Québec pour ceux qui souffrent de maladie mentale.

« Pour avoir accès à des prestations d’invalidité, juste remplir les documents qui ont une dizaine de pages chacun par blessure, c’est une tâche qui est monstrueuse pour ceux et celles qui sont blessés et qui ne vont pas bien », lance le professeur.

Des améliorations dans le traitement des demandes, mais insuffisantes

Dès novembre 2014, le vérificateur général Michael Ferguson déposait un rapport qui critiquait sévèrement les services offerts par Anciens Combattants Canada. Plusieurs recommandations, acceptées par le ministère à l’époque, devaient être mises en place pour réduire les délais d’obtention des dossiers médicaux et le temps d’attente aux cliniques de traitements des traumatismes liés au stress opérationnel.

À cette époque, près du quart des anciens combattants attendaient plus de huit mois pour recevoir l’autorisation d’accéder à des soins de santé mentale, révélait le rapport. « Le processus de traitement des demandes pour le Programme de prestations d’invalidité – celui dont se servent la plupart des vétérans pour obtenir des services de santé mentale – est lent et complexe », écrivait le vérificateur général.

Depuis 2014, des améliorations ont été apportées au système, d’après le professeur en travail social et ex-militaire Dave Blackburn, qui précise que les délais sont cependant toujours longs pour recevoir des prestations d’invalidité en 2018.

« Il y a des problèmes de fond aussi qu’il ne faut pas oublier. Comment ça se fait qu’il y a autant de retard dans les demandes de prestation d’invalidité? Il faudrait le demander au ministre des Anciens Combattants pour qu’il nous explique ce qui ne fonctionne pas dans ce mécanisme », lance le professeur.

Une porte-parole d’Anciens Combattants Canada, Leonie Roux, répond que le ministère finance un réseau de onze cliniques pour traumatismes liés au stress opérationnel à travers le pays ainsi que des services d’aide en santé mentale fournis par un professionnel et destinés aux militaires qui ont été libérés et leurs familles.

« Bien que nous ne soyons pas en mesure de parler de cas précis et qu'il soit difficile de comprendre la dynamique de cette situation particulière, sachez qu’Anciens Combattants Canada offre une variété d'avantages et de services, y compris une indemnisation financière pour les blessures et un remplacement du revenu pour les vétérans incapables de travailler, afin d'assurer le bien-être des vétérans et de leurs familles », écrit par courriel Leonie Roux.

Elle rappelle aussi que des services de réinsertion sont offerts par le ministère, « de façon à offrir de l'aide aux vétérans et à leurs familles afin qu'ils puissent réintégrer la vie civile, et à leur fournir du soutien au moment où ils en ont le plus besoin ».

Un avertissement aux jeunes militaires

« Ce qui me blesse le plus, c’est que pendant toutes ces années-là, je ne savais pas ce que j’avais et je ne pouvais même pas m’aider. Ça vient de l’armée qui n’a pas voulu faire un diagnostic clair et aller au fond », lance l’ex-militaire.

En témoignant, Pierre espère aider d’autres militaires plus jeunes à ne pas commettre les mêmes erreurs que lui et ainsi risquer la mort ou la prison. « C’est énormément important de donner de l’aide aux gars. On le sait qu’un jeune, il est plus influençable. Quand les gars sortent pour des raisons médicales, il y a une frustration. Donc, ça prend un encadrement, il faut que ça change. Je ne suis pas le seul qui s’est ramassé dans le milieu du crime organisé. »

Pierre tient à s’adresser aux jeunes militaires. « Je leur dirais de penser à eux avant… De penser à leur avenir, de penser aux conséquences qui pourraient venir avec ça. De faire attention à ne pas non plus penser que dans l’armée tout est rose et que c’est comme dans les jeux vidéo ou les films. Ça se passe pas tout le temps de même. On n’a pas tous des longues et belles carrières », termine l’ex-militaire.

D’où l’importance, selon le professeur Blackburn, de bien préparer sa sortie des Forces. « Dans les études que nous avons faites dernièrement, on voit que la préparation à la transition militaire-civil est un élément clé qui indique comment vont se dérouler les mois une fois que l’uniforme est rangé », prévient l’ex-militaire.

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