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Corréactologie : médecine non conventionnelle ou pseudoscience?

On sait peu de choses de la corréactologie. À ce jour, aucune recherche scientifique n'a été effectuée sur cette médecine douce qui compte 13 cliniques en Ontario et au Québec. Pourtant cette pratique critiquée par plusieurs médecins est enseignée au Collège Boréal, l'un des plus importants établissements postsecondaires francophones de l'Ontario.

Un texte de Joël Ashak et Justine Cohendet

La Corréactologie a été créée en 2002 par deux frères, Michael et Allan Lapointe, tous deux originaires de Sudbury.

Selon les affirmations de ses créateurs, le traitement présenté comme un dérivé de la chiropractique pourrait changer « la densité du réseau des cellules du corps ».

Sur le site Internet de l'Institut de la corréactologie, on peut lire que la discipline est basée sur « la compréhension du fait que le corps peut se guérir lui-même si ses segments cellulaires sont à la densité d’opération optimale. »

Des termes que certains médecins qualifient de « sans fondements scientifiques ».

Malgré les interrogations qui entourent la pratique, la corréactologie a le vent dans les voiles. Elle compte 16 praticiens, installés de Timmins à Gatineau, en passant par Sturgeon Falls et Kitchener.

Une « pseudoscience » selon des médecins

Parmi les nombreux médecins et établissements de santé interpellés par Radio-Canada pour parler de la corréactologie, peu ont accepté de s'exprimer, principalement parce que cette pratique leur était inconnue.

Mais Matthew Stanbrook, pneumologue de l’Hôpital Western de Toronto, et Christopher Labos, cardiologue à Montréal, ne mâchent pas leurs mots.

« Parler d’une densité de cellules optimale n’a absolument aucun sens », juge le pneumologue. « Cela a encore moins de sens de dire que l’on peut atteindre le niveau optimal de densité à travers le toucher », poursuit le Dr Stanbrook.

Ni Matthew Stanbrook ni Christopher Labos n’avaient entendu parler du traitement avant d’être contactés par Radio-Canada. Et malgré leurs recherches, les deux médecins n’ont rien trouvé sur la corréactologie dans leurs bases de données.

Pourtant, le Dr Stanbrook, qui est aussi rédacteur adjoint du Journal de l’Association médicale canadienne (CMAJ), passe régulièrement en revue des études scientifiques de différentes spécialités et s’assure de leur bien-fondé avant leur publication.

Absence de formation scientifique

Les frères Lapointe ne sont ni des chercheurs universitaires ni des médecins de formation.

Michael Lapointe dit avoir étudié en science à Ottawa, sans donner plus de détails. Allan Lapointe, lui, serait titulaire d’un baccalauréat en arts, selon les informations communiquées par son frère.

« Je pense que c’était un atout qu’[Allan] n’a pas étudié en sciences parce qu’on commençait quelque chose de nouveau, hors du conventionnel, donc ses idées n’étaient pas déjà formées en pathologie et en anatomie », argumente Michael Lapointe.

La science qu’ils affirment avoir créée est basée sur la rétroaction de leurs patients, dont le nombre est difficile à chiffrer.

« Nos conclusions ne sont pas venues de recherches en chimie ou en biologie, mais plutôt des réponses des patients », explique Michael Lapointe.

Longue liste de maladies

Sur le site Internet de la corréactologie, les fondateurs présentent 140 troubles auxquels les patients peuvent se référer, allant de l’asthme, au cancer, en passant par les « difficultés sexuelles », les saignements de nez ou encore la maladie de Lou Gehrig.

Cette liste fait sourciller le Dr Christopher Labos, qui dit se méfier de ceux qui proposent une solution pour « toutes les maladies qui existent au monde ».

Le Dr Stanbrook renchérit : « C’est le genre d’affirmation que l’on fait pour joindre le plus de clients possible. »

Michael Lapointe se défend de ces accusations. Il explique que ce « langage » est utilisé pour « que le ou la patiente comprenne ». « [Cette liste] n’a pas été faite pour orienter les gens dans une mauvaise direction », explique-t-il.

Des expériences positives

France Gélinas, la députée de Nickel Belt, candidate néo-démocrate aux élections ontariennes et porte-parole du NPD en matière de santé, dit n’avoir entendu que des commentaires positifs à propos de la corréactologie.

« Beaucoup de gens sont venus me voir pour me dire que [la corréactologie] avait changé le cours de leur maladie chronique », explique l'ancienne infirmière qui dit être ouverte aux traitements alternatifs.

Selon elle, les médecines parallèles peuvent être efficaces et donner des résultats parfois plus prometteurs que ceux de la médecine traditionnelle.

Le Dr Matthew Stanbrook admet que même la médecine traditionnelle « a été alternative à une époque », mais il estime que tout traitement doit se baser sur des preuves scientifiques avant d’être pratiqué sur des patients.

« Je ne pense pas que nous enseignons assez à nos enfants les façons dont les gens peuvent tirer avantage de leur santé », explique-t-il.

Le Dr Labos souhaiterait qu’il existe un système qui permette de « surveiller toutes les choses dites au public » et pour s’assurer que tous les traitements soient prouvés scientifiquement « avant qu'on puisse les offrir au public ».

Une enquête au Québec

Les deux provinces dans lesquelles la corréactologie est exercée ne contrôlent pas de la même manière la pratique de la médecine.

Interrogé sur ce sujet, le président du Collège des médecins du Québec, le Dr Charles Bernard, qui n'était pas « au fait de cette pratique » a informé Radio-Canada qu’une enquête allait être menée par ses services.

La corréactologie était aussi inconnue des services du ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l'Ontario.

Le responsable des communications de ce ministère, David Jensen, rappelle que la Loi de 1991 sur les professions de la santé réglementées interdit à quiconque d’exécuter un acte autorisé sans être enregistré par l’un des ordres de profession de la santé, mais il ne précise pas si les praticiens de la corréactologie enfreignent cette règle.

Les plaintes doivent être adressées à « l'ordre de profession de la santé approprié », ajoute-t-il, précisant qu'aucune enquête n'allait être lancée, pour le moment, par son ministère.

Une formation offerte dans un collège public francophone

Les praticiens de la Corréactologie récemment formés ont suivi des cours au Collège Boréal de Sudbury, une des institutions postsecondaires les plus fréquentées du Nord de l’Ontario.

Moyennant des droits de scolarité qui avoisinent 50 000 $, les étudiants sont formés pendant quatre ans à, entre autres, « pratiquer des corrections en fonction des symptômes » et à « développer une compréhension de la corrélation entre la douleur physique et le dysfonctionnement », peut-on lire dans le descriptif du programme.

Avant de s’engager, les apprentis signent une déclaration de confidentialité sur les techniques de la corréactologie, qui sont toutes brevetées et protégées par le secret.

Selon le Dr Charles Bernard, le secret va à l'encontre de la pratique de la médecine, qui est basée sur la science, sur des données probantes, sur des études scientifiques qui ne sont pas secrètes et qui sont connues », dit-il.

Une évaluation en 2019?

Michael Lapointe l'admet : leurs découvertes n’ont jamais fait l’objet d’études scientifiques externes à leur entreprise familiale.

« On n’a pas recherché l’aide d’universitaires ou des doctorants, simplement parce qu’on n'en était pas à cette étape », explique-t-il avant d'ajouter que son frère et lui souhaitaient dans un premier temps consolider les bases de leur association.

Conserver le secret de leur formule leur aurait aussi permis de ne pas se faire voler leur idée, se défend-il.

« Je pense qu’au début, quand on commence quelque chose de nouveau, on essaie de protéger nos idées, car le gouvernement ne protège pas [la propriété] intellectuelle », explique Michael Lapointe.

Mais Michael Lapointe sait que la corréactologie devra se confronter à la critique s’il veut qu'elle sorte de l’étiquette de « pseudoscience ».

Le Collège Boréal affirme que le programme de corréactologie n'est plus offert aujourd'hui.

Le directeur des communications du Collège, Marc Despatie, nous a indiqué dans un courriel, envoyé au début du mois de mai, que cette décision avait été prise en raison du faible nombre d’inscriptions.

Dans une entrevue subséquente accordée à CBC, Brian Vaillancourt, le vice-président du Collège, a expliqué que l’établissement avait mis fin à ce programme parce qu’il ne correspondait plus à la « vision » de l'établissement.

« Je tiens à souligner que les étudiants actuels auront l’occasion de terminer leur programme », a expliqué Marc Despatie.

Jusqu’à la mi-mai, lorsque l’on cliquait sur l’onglet Students du site de la corréactologie, l'internaute était directement dirigé vers une des pages Internet du Collège sur laquelle on trouvait le descriptif du programme. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

« Présenter ce cours comme en étant un qui ressemble beaucoup à un programme en soins de santé, c’est être complice d’une discipline qui semble avoir des éléments trompeurs », pense le pneumologue Matthew Stanbrook.

Le Collège Boréal prend ses distances

Contacté au début du mois de mai, le Collège a refusé de parler de son programme, affirmant que le partenariat avec l’Institut de corréactologie a été conclu « sous une autre administration ».

Le directeur des communications du Collège Boréal a précisé dans un courriel que la formation, qui est enseignée exclusivement en langue anglaise, est un programme de formation fait « sur mesure », et qu’il n’a donc pas à être approuvé par le ministère de l’Éducation comme le serait un programme postsecondaire.

Le Collège n’a pas voulu expliquer comment ce partenariat a été créé ni ce qui justifiait des droits de scolarité aussi élevés.

Angèle Lapointe, la mère de deux fondateurs qui est aussi la directrice académique de l’Institut canadien de corréactologie, affirme que le coût s’explique par le faible nombre d’étudiants qui participent au programme et par le salaire des professeurs.

Les professeurs seraient au nombre de 17, selon Angèle Lapointe qui enseigne elle-même cette matière aux côtés de ses fils, Allan et Michael, et de son époux Louis.

Si le programme n’accueille plus de nouveaux étudiants, les fondateurs de la corréactologie n’entendent pas s’arrêter là.

Convaincus de l’efficacité de leur méthode, ils espèrent continuer de développer la pratique au Québec et en Ontario.

« Je pense qu'on va regarder en dehors des collèges et plus vers les universités », conclut Michael Lapointe.

Avec la collaboration de Daniel Aubin

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