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Crise de l’immersion : une bonne affaire pour les conseils scolaires francophones?

La fermeture de plusieurs programmes d'immersion française pourrait se traduire par une hausse du nombre d'élèves dans les écoles francophones de l'Ontario, un phénomène qui pourrait ne pas être aussi positif qu'il en a l'air.

Un texte de Marine Lefèvre et Camille Feireisen

À l’Association des conseils scolaires des écoles publiques de l’Ontario, on suit de près l’évolution de la situation dans les programmes d’immersion de la province. Selon Denis Chartrand, président de l’organisme, de nombreux ayants droit fréquentent les programmes d’immersion plutôt que les écoles de langue française. La fermeture de ces programmes serait donc plutôt une bonne nouvelle, selon lui.

« Si les gens se prévalent de leur droit de venir dans nos écoles, on aurait quelques problèmes d’espace, mais c’est un beau problème à avoir dans le sens où on ramènerait des élèves de langue française, non pas dans des écoles qui enseignent le français, mais dans des écoles où on vit en français, y compris la culture », explique le président de l'ACÉPO.

Cet afflux aurait toutefois un coût.

« 90 % des écoles de langue française laïques sont déjà pleines à craquer, si on avait des inscriptions supplémentaires il faudrait ouvrir de nouvelles écoles », note Denis Chartrand.

Ce serait aussi un moyen pour obtenir du financement supplémentaire du gouvernement.

« Il y a plusieurs régions en Ontario où il n'y a pas d'écoles françaises, ça pourra nous aider dans nos plans d'affaires auprès du ministère de l'Éducation », explique pour sa part Jean-François L'heureux, vice-président de l'ACÉPO.

Le directeur général de l'Association franco-ontarienne des conseils scolaires catholiques croit également que l'inscription de ces élèves serait bénéfique pour les écoles françaises.

Benoit Mercier ne perd toutefois pas de vue les raisons qui expliquent cette situation : la pénurie d’enseignants francophones qualifiés, un phénomène qui guette aussi les écoles de langue française.

Pénurie généralisée d'enseignants en langue française

« Le Manitoba, l’Alberta et les autres provinces viennent chercher nos finissants ici en Ontario. C’est donc un problème assez grave », explique M. Mercier.

La relève en éducation de langue française est donc un enjeu partout au pays.

Le problème est d’ailleurs tellement criant qu’un projet de recherche pour trouver des solutions à la pénurie de personnel enseignant dans les écoles francophones en milieu minoritaire au Canada vient d’être lancé par la Fédération canadienne des enseignantes et enseignants (FCE).

Pour Sara Lafrance, directrice par intérim des Services aux francophones à la FCE, les besoins dans le domaine ne sont pas nouveaux. Selon elle, ils ont surgi il y a une quinzaine d’années dans certaines régions. Il était alors possible de compenser les manques en allant chercher des candidats ailleurs. « On a vu la pénurie s’installer et on n’a rien fait », note-t-elle.

Avec cette recherche, menée en partenariat avec l’Université d’Ottawa, Mme Lafrance espère trouver des solutions locales à un problème pancanadien.

« Ce n’est pas facile d’enseigner en milieu minoritaire, ce ne sont pas les mêmes conditions. Beaucoup s’adaptent et étudient la pédagogie de langue française. Ils lisent beaucoup pour devenir des enseignants qui vont mieux comprendre leur milieu minoritaire, mais c’est un apprentissage supplémentaire », poursuit Mme Lafrance.

Pendant des décennies, ce sont des enseignants provenant du Québec qui ont comblé les places disponibles ailleurs au pays, notamment en Ontario.

En Ontario, les représentants des conseils scolaires de langue française espèrent que la question fera partie des débats lors de la campagne électorale à venir dans les prochaines semaines, en vue des élections du 7 juin.

L’un des enjeux qu’ils souhaitent voir aussi discuter est la pertinence de l’allongement de la formation des enseignants qui est passé de un an à deux ans en 2015.

Visant à offrir une formation plus approfondie, ce prolongement a aussi été instauré afin de juguler le surplus de candidats dans les facultés d’éducation des universités anglophones. Or, le résultat immédiat pour les écoles francophones a été de rendre encore plus compliqué un recrutement déjà difficile de nouveaux enseignants.

« Cela a créé une sorte de bouchon », explique Benoit Mercier. Une évaluation de son efficacité est donc nécessaire pour voir si cela a été un succès ou non », estime-t-il.

Mieux allouer les ressources

Mais s’il y a un manque d’enseignants qualifiés dans les écoles francophones, à quel point récupérer les élèves des programmes d’immersion est-il vraiment possible?

Pour Denis Chartrand, si la pénurie concerne toutes les écoles de langues françaises en Ontario, la situation est surtout critique dans le nord et le sud de la province.

Selon lui, il pourrait même être envisageable de changer la Loi scolaire pour rapatrier les programmes d’immersion française dans les écoles francophones.

« Qui d’autres seraient mieux préparés à offrir ces cours que nous? Cela nous ferait plaisir de le faire », souligne-t-il.

Est-ce alors une question d’allocation des ressources? C’est ce que croit le professeur de droit et de gestion à l'Université d'Ottawa, Gilles LeVasseur.

Selon lui, lorsque les conseils scolaires francophones ont été créés en 1998, la question des programmes d’immersion s’est posée. Est-ce que ces programmes devaient revenir aux conseils anglophones ou aux conseils francophones? Ces derniers ont refusé de les accueillir dans leurs écoles afin de préserver l’identité francophone de leurs établissements.

« En vertu de l’article 23 de la Charte, les francophones de l’Ontario voulaient avoir la gestion des conseils scolaires et du contenu en français. Ils ne voulaient pas faire de l’immersion et inclure des anglophones dans le système scolaire francophone », explique-t-il.

Mais aujourd’hui, la donne a changé, estime M. LeVasseur.

Dès lors il pourrait être envisageable d’avoir des partenariats dans le cadre desquels les programmes d’immersion pourraient être offerts par un conseil scolaire francophone ou anglophone dépendamment des ressources humaines ou financières.

« Dans certaines régions, cette cohabitation pourrait être la planche de salut de la survie de conseils scolaires. Dans des régions plus éloignées, on a un très haut taux d’assimilation, c'est parfois les programmes d’immersion qui permettent de véhiculer la qualité du français », conclut-il.

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