Retour

DOSSIER - Deux villes, deux visions, des enjeux en commun et une même opposition

Le projet Place des peuples du Groupe Brigil à Gatineau n'est pas le seul à soulever la controverse dans une ville. À Québec, le projet Le Phare, lancé par le Groupe Dallaire en mars 2015, polarise aussi l'opinion publique.

Un texte de Nathalie Tremblay

L'édifice de 250 mètres de haut (65 étages), qui rappelle une voile déployée, serait construit sur le terrain de l'ancienne Auberge des Gouverneurs, dans l'arrondissement de Sainte-Foy.

Il serait le plus élevé de sa ville et le plus haut gratte-ciel à l'est de Toronto.

Le Phare sera accompagné de trois autres tours de 25 à 30 étages. Le complexe comprendra un hôtel de 300 chambres, 1000 unités de logement, 270 000 pieds carrés d'espaces commerciaux et de bureaux, ainsi qu'un observatoire et un parc public.

Il y aura des toits verts, un espace public au sol avec plan d'eau et patinoire. L'observatoire, avec une vue à 360 degrés, sera aménagé au 65e étage.

Le projet de 600 millions de dollars s'étalerait sur 10 ans.

Comme Gilles Desjardins du Groupe Brigil, qui présente la Place des peuples comme une icône pour Gatineau, Michel Dallaire, président et chef de la direction du Groupe Dallaire, veut faire du Phare le nouvel emblème de Québec.

À Gatineau, Gilles Desjardins a lui aussi fait des liens entre les deux tours signature que son entreprise propose et un bâtiment emblématique de Paris.

« C'est depuis toujours qu'on attend des projets de cette qualité à Gatineau [...] qui vont faire aussi une excellente image pour notre région. C'est comme à Paris. Demain matin, n'enlevez pas la tour Eiffel! Les gens sont fiers de leur tour Eiffel », a-t-il lancé.

Mêmes craintes qu'à Gatineau

Comme à Gatineau, les résidents qui habitent à proximité de l'emplacement proposé pour Le Phare, s'inquiètent des répercussions sur leur qualité de vie, l'ensoleillement et les vents forts que risque de produire la tour.

Ils ne sont pas opposés à la densification du secteur, mais souhaiteraient qu'elle se fasse à échelle plus humaine.

Autre point en commun : à l'instar du projet de groupe Brigil, le projet Le Phare va à l'encontre du Plan particulier d'urbanisme (PPU) de l'arrondissement de Sainte-Foy.

Adopté en 2012, celui-ci prévoit une hauteur maximale de 29 étages dans le secteur. Le conseil du quartier Saint-Louis, qui a participé à l'élaboration du PPU, soutient que de donner le feu vert au projet équivaudrait à briser le pacte social conclu avec les résidents.

« La première page du PPU dit que ce document-là a été réalisé avec beaucoup de rigueur, avec l'apport des citoyens et que ça devait orienter le développement du plateau pour les 20 prochaines années. C'est ce à quoi les citoyens se sont engagés », souligne la présidente du conseil de quartier, Huguette Lépine.

Les membres du conseil invitent même leurs homologues des autres secteurs à exiger de la Municipalité qu'elle respecte le PPU.

« Il va y avoir d'autres PPU dans la Ville. [...] On se dit : "Quel est le vrai engagement que la Ville a par rapport à ça, quand elle invite les citoyens à participer à contribuer" », demande Mme Lépine.

Opposition entre les élus municipaux

L'opposition officielle à l'hôtel de Ville entend aussi s'assurer que l'administration du maire Régis Labeaume respecte ses engagements.

« On trouve que c'est un processus carrément inacceptable », lance la critique en matière d'architecture pour l'opposition, Anne Guérette. « Dans ces conditions-là, arrêtons de consulter les citoyens et laissons le maire décider dans son bureau, avec les promoteurs qui viennent le visiter pour y présenter des projets. »

L'administration Labeaume soutient quant à elle que le Plan particulier d'urbanisme ne doit pas empêcher la Municipalité de regarder de plus près un projet d'une telle ampleur.

« Une ville, ça évolue. Des PPU, c'est important, on y croit. C'est un outil qu'on utilise régulièrement à la Ville de Québec », souligne la vice-présidente de l'exécutif, Julie Lemieux. « Par contre, ce qu'on souhaite en même temps, c'est s'ajuster aux nouveaux projets qui se présentent. »

Les discussions se poursuivent

Le comité des grands projets de Québec, qui regroupe des fonctionnaires de tous les services municipaux, est déjà à l'oeuvre avec les représentants du Groupe Dallaire.

Il rappelle que le projet devra d'abord passer le test de la Commission d'urbanisme et conservation, un organisme indépendant composé d'architectes, d'urbanistes et d'élus municipaux, qui a un pouvoir décisionnel sur l'aspect architectural de tous projets soumis à la Ville.

Ce n'est qu'après cette étape que le changement de zonage pourra être demandé.

Contrairement à ce qu'elle avait d'abord déclaré, l'administration Labeaume indique que les citoyens seront consultés.

Mais pour les opposants, c'est là ou le bât blesse.

De son côté, l'ancienne présidente de l'Ordre des architectes du Québec et critique en matière d'architecture, soutient que les rôles sont inversés.

« La première chose qui me dérange, c'est qu'on va totalement à l'encontre du processus qui devrait être idéal. C'est-à-dire qu'on a une idée d'un plan d'urbanisme ou d'aménagement d'une section d'une ville, et - tout d'un coup - un promoteur arrive, un peu comme un cowboy. Et là, tout le monde s'aplatit devant lui », lance Odile Hénault.

Un projet économique

De son côté, la Chambre de commerce et d'industrie de Québec est d'avis que le projet du Phare permettra de dynamiser un secteur déjà en plein essor et de répondre à un besoin.

« La Ville est dans un développement économique assez remarquable depuis 10 ans : plein emploi, la population augmente également. Québec est une ville orientée sur la nouvelle économie. Donc, un projet comme Le Phare, c'est quand même 600 millions d'investissements privés qu'on ne peut pas se permettre de passer à côté », soutient le président de l'organisme, Alain Aubut.

L'enjeu du transport

Par ailleurs, un des plus grands enjeux lié au projet du Phare, est celui de la congestion routière qui pourrait découler de la densification du secteur.

À l'entrée des ponts de Québec et Pierre-Laporte, le site se trouve en effet au carrefour de trois autoroutes, Duplessis, Henri IV et Robert Bourassa. Les problèmes de circulation y sont déjà choses courantes.

La Ville de Québec, qui est à finaliser son service rapide par bus (SRB), l'équivalent du Rapibus à Gatineau, est consciente que le projet devra s'intégrer dans ce plan de transport en commun.

« L'impact sera à peu près nul », a indiqué Michel Dallaire, lors du lancement de son projet. « On arrive avec un concept de développement durable, avec un immeuble qui prévoit la mixité des usages. Quelque 3000 personnes vont venir travailler au Phare et 2500 personnes y vivront. On amène des gens près des lieux de travail. »

Mais malgré les assurances du promoteur, les citoyens craignent que le projet envenime la situation.

Plus d'articles