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La Presse devient un OSBL et sortira du giron de Power Corporation

Le quotidien La Presse sera sous peu converti en structure sans but lucratif, a annoncé mardi matin son président Pierre-Elliott Levasseur. Power Corporation, propriétaire du journal depuis son achat par Paul Desmarais il y a 51 ans, se retirera à terme de l'entreprise.

La direction du quotidien fondé en 1884 a rencontré ses employés au Palais des congrès, à Montréal, pour en faire l’annonce. Aucune perte d’emploi n’est prévue pour le moment.

Power Corp. contribuera au démarrage de cette nouvelle « fiducie d'utilité sociale » à hauteur de 50 millions de dollars afin de soutenir la transition, avant de se retirer.

L’entreprise dirigée par la famille Desmarais restera par ailleurs responsable du régime de retraite des employés.

Place au financement alternatif

Dans un texte publié peu après l'annonce au Palais des congrès, M. Levasseur a expliqué que la transformation administrative du quotidien est rendue nécessaire par la crise qui secoue l’univers des médias.

Depuis le début des années 2010, La Presse a fait le pari du virage numérique, se transformant en quelques étapes d’un journal traditionnel papier en une application 100 % mobile, pour tablette. Après des années de développement et des investissements de plusieurs dizaines de millions de dollars, La Presse a lancé son application mobile pour tablette, nommée La Presse +, en 2013. Deux ans plus tard, le 31 décembre 2015, l’entreprise annonçait la fin de son édition imprimée en semaine, et ne la conservait que le samedi. La dernière parution sur papier a été imprimée le 31 décembre dernier.

« Entre le modèle que nous avons conçu en 2010 et la réalité d'aujourd'hui apparaît un écart important en termes de revenus publicitaires, dû à la montée fulgurante des géants américains que sont Facebook et Google, écrit M. Levasseur. À eux deux, ils accaparent près de 80 % des revenus publicitaires numériques totaux au Canada. »

Toujours selon le président de l’entreprise, « le modèle d'affaires traditionnel des médias écrits est carrément brisé ».

Afin de contrecarrer la perte constante de revenus issus des ventes publicitaires, la nouvelle entité pourra se financer de façon alternative, explique M. Levasseur, notamment par la philanthropie.

Il aurait été « paradoxal » que de telles aides puissent être versées à des « familles riches ou de grandes entreprises », clame M. Levasseur, d’où la nécessité pour Power Corporation et la famille Desmarais de laisser aller le quotidien qu’ils ont dirigé depuis cinq décennies.

Selon Guy Crevier, éditeur du quotidien, cette nouvelle structure « permet à La Presse de continuer son développement technologique et de mettre en place une stratégie ordonnée » pour aller chercher une « juste part » de revenus publicitaires.

« On a un plan précis en quatre étapes qu’on veut réaliser, et ça demandait d’avoir accès à des capitaux. Je pense qu’on a maintenant les capitaux nécessaires pour réaliser ce plan », a-t-il dit en conférence de presse.

Selon les dirigeants, le retour à un modèle d'affaires basé sur les abonnements est exclu, puisque cela ferait chuter le nombre de lecteurs, évalué à plus de 260 000 par jour. « Ce serait dévastateur sur notre modèle d'affaires », clame Pierre-Elliott Levasseur.

L’équipe de direction de la nouvelle entité sera connue lorsque l’acte de fiducie sera rendu public.

Une « bonne idée »

« C’est une grosse nouvelle, et je pense que c’est une bonne idée », analyse Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l’UQAM et spécialiste de l’univers des médias québécois.

« Faire en sorte de sortir La Presse du giron de Power Corporation et que cette nouvelle entité puisse recevoir du financement de l’extérieur, notamment du financement public, je trouve que c’est une idée ingénieuse », a-t-il souligné.

Depuis quelques années, M. Roy analyse les états financiers de Power Corporation afin de savoir si, oui ou non, l’entité La Presse est rentable. Seulement, le fait que le journal soit répertorié dans la catégorie des « autres filiales » de l’entreprise rend la tâche ardue.

Il ressort de cela cependant que ces « autres filiales » ont tout de même perdu collectivement 397 millions de dollars depuis 2013, analyse Jean-Hugues Roy.

La question du financement des médias reste l’enjeu central derrière toute cette opération, souligne M. Roy. Les médias ont beau innover sur le plan technologique, comme l’a fait La Presse, il reste que les flux d’argent vers de nouvelles corporations supranationales changent la donne.

« On n’est pas démunis devant Facebook et Google », dit M. Roy. Il y a moyen de faire en sorte qu’ils contribuent un peu plus. Il faudrait qu’ils redonnent aux producteurs d’information. S’ils ne le font pas de leur propre initiative, il va falloir passer des lois pour aller chercher cet argent-là. »

Selon M. Roy, la balle est maintenant dans le camp du gouvernement fédéral.

Les employés confiants

« On accueille favorablement le changement à la structure annoncé par La Presse et Power Corporation, dans la mesure où cette structure continue d’assurer l’indépendance de l’information et le maintien des emplois », a affirmé Charles Côté, président du syndicat des travailleurs de l’information de La Presse.

Plusieurs questions restent en suspens, souligne-t-il toutefois, assurant que des discussions auront lieu avec l’employeur dans les jours à venir, notamment sur la question du régime de retraite.

M. Côté estime que les employés devraient être représentés au sein du conseil d’administration de la nouvelle entité. « On nous annonce une structure qui serait un organisme sans but lucratif. Si on regarde ce qui se passe ailleurs, il y a toujours une représentation des employés quelque part dans la structure. »

Les employés de La Presse sont en négociation pour le renouvellement de leur convention collective, a rappelé M. Côté. Les rencontres prévues entre le comité de négociation et l’employeur sont maintenues, dit-il.

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