Propos condescendants, manque de reconnaissance, conciliation difficile entre le travail et la famille : le chemin vers les fourneaux est pavé d'embûches pour les femmes qui espèrent porter la toque. Malgré tout, elles gardent les yeux rivés sur ce qui les rend vraiment heureuses : créer des plats gastronomiques à leur image.

Un texte de Stéphanie Rhéaume pour les Malins.

Chloé Berlanga a bossé une vingtaine d’années dans les cuisines d’établissements d’Ottawa et de Gatineau. Autrefois chef au bistro Delish et au restaurant Whalesbone, la mère de trois enfants a pris la décision de rendre son tablier pour démarrer son entreprise de traiteur.

À 38 ans, elle n’écarte pourtant pas la possibilité d’un retour en cuisine.

Chloé Berlanga a appris à la dure à prendre soin d’elle-même. Elle a vécu une fausse couche il y a une dizaine d’années. « C’est un milieu qui est très difficile physiquement. Il y a la chaleur. On soulève des caisses énormes, poursuit-elle. C’est des heures debout souvent très longues. »

Pour elle, le constat est sévère.

De son côté, la chef-propriétaire du restaurant Chez Edgar dans le quartier Val-Tétreau, Marysol Foucault, apprivoise cette nouvelle dualité de leader d’équipe et mère. Elle a donné naissance au petit Alban, il y a un mois.

Elle confie s’être poussée à bout lors de sa première grossesse, ce qui l’a possiblement menée à faire une fausse couche.

À nouveau enceinte et maîtresse de son emploi du temps comme chef-propriétaire, Marysol Foucault s’est imposée des balises pour changer sa façon de travailler. Ça ne l’a pas pour autant empêchée de cuisiner quatre jours avant la naissance du poupon.

« Ce n’est pas une maladie [être enceinte et avoir un bébé]. On est capable de goûter, de cuisiner. [...] Je dirige l’équipe. C’est moi qui m’occupe encore des menus. C’est sûr que j’ai délégué des choses, mais on n’est pas inutile », soutient avec conviction la chef de 41 ans.

Des aménagements possibles

Après avoir fait ses classes à Vancouver, Toronto et Montréal, la chef Dominique Dufour vient tout juste de débarquer dans la capitale avec un enthousiasme hors du commun. À 31 ans, elle prend les commandes du Norca, restaurant de l’hôtel Germain.

Cofondatrice du regroupement Les femmes chefs de Montréal, Dominique Dufour est consciente qu’il y a encore du chemin à parcourir pour améliorer la réalité des dames en cuisine.

Pour celle qui dirigeait jusqu’à tout récemment le Ludger dans la métropole québécoise, il faut cesser de dénigrer les personnes qui ont du respect pour elles-mêmes et leur famille, et ne pas leur donner l’impression d’être un fardeau pour l’entreprise.

Elle rêve de divers aménagements qui s’avéreraient autant profitables pour les femmes chefs que pour des consoeurs dans d’autres professions. Elle donne en exemple la création de services de garde aux heures prolongées.

Le respect dans l’ère du #metoo

La communauté de la restauration a été secouée l’automne dernier. Le chef du restaurant renommé Le Riviera, Matthew Carmichael a admis avoir harcelé sexuellement des femmes.

Selon Chloé Berlanga, il faut éviter de mettre tous les collègues masculins dans le même bateau.

« Je pense que la restauration a énormément changé dans les derniers 20 ans. C’est plus l’fun d’être dans les cuisines maintenant que ce l’était avant, j’ai l’impression », avance-t-elle.

Une plus grande mixité contribue par ailleurs, selon elle, à améliorer l’ambiance en cuisine.

Marysol Foucault a frappé son Waterloo dans la mi-vingtaine. Elle a même songé sérieusement à renoncer à la cuisine alors qu’elle s’est jointe à des brigades majoritairement masculines. Plus souvent qu’autrement, on la redirigeait vers la pâtisserie, parce que c’est ce que devrait faire une fille, relate-t-elle.

« J’ai commencé à douter de ce que je faisais. [...] Je sentais qu’il y avait des commentaires quand j’avais le dos tourné », se désole Marysol Foucault.

Dominique Dufour croit fermement qu’en sensibilisant un cuistot à la fois, la dynamique en cuisine deviendra gage d’un milieu sain où faire carrière.

Des modèles féminins

Pour les trois femmes, il s'avère essentiel de valoriser les modèles féminins en restauration.

Dans la dernière année, certaines femmes chefs ont été auréolées à juste titre pour leur talent.

Le 16 avril, Colombe Saint-Pierre, du restaurant Chez Saint-Pierre, au Bic, a été sacrée chef de l’année au Gala des Lauriers de la gastronomie québécoise. La chef du Café My House, un restaurant végan du quartier Hintonburg à Ottawa, Briana Kim a quant à elle remporté les Gold Medal Plates en 2017.

La chef-propriétaire de Chez Edgar affectionne tout particulièrement les visites qu’elle effectue dans les écoles secondaires et les collèges. Au-delà des démonstrations et des ateliers, Marysol Foucault prêche par sa présence : c’est possible d’être une fille et d’avoir du succès!

« Tu peux être une fille de moins de cinq pieds, 90 livres, qui réussit en cuisine, une fille qui va être propriétaire de son propre resto, une fille qui dirige une équipe, une fille qui a un enfant maintenant… Tu peux rêver d’acheter ton immeuble et d’en faire un plus grand restaurant. C’est un rêve qui peut se réaliser si tu fonces », insiste la principale intéressée.

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