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Gary Bettman veut votre bien, et il travaille fort pour l'avoir

BILLET - L'automne dernier, Gary Bettman a tout bonnement invité les citoyens de Calgary à profiter de l'élection municipale (qui était alors imminente) pour congédier leur maire, Naheed Nenshi. La faute de ce dernier? Il refusait de pomper 455 millions de fonds publics dans la construction d'un nouvel amphithéâtre pour les Flames...

Les citoyens ont alors répondu à l’appel de Bettman en se rangeant massivement derrière leur maire, qu’ils ont réélu pour un troisième mandat.

Les propriétaires des Flames, Murray Edwards, Alvin Libin, Allan Markin, Clayton Ridell, Byron Seaman et Jeffrey McCaig, figurent parmi les hommes les plus riches au Canada. La majorité d’entre eux ont fait (et continuent de faire) fortune dans le domaine du pétrole.

Rien qu’au cours des sept dernières années, selon Forbes, la valeur des Flames est passée de 220 millions à 430 millions de dollars américains. Les affaires vont assez bien, merci.

Jusqu’à l’an dernier, ces hommes d’affaires étaient les seuls propriétaires canadiens de la LNH dont l’équipe évoluait dans un amphithéâtre (le Saddledome) financé par les contribuables. Le domicile des Flames a été construit au début des années 1980. L’utilisation de fonds publics avait alors été justifiée la présentation des Jeux d’hiver à Calgary.

Le Saddledome commençant à prendre de l’âge et ne générant pas les mêmes revenus que les amphithéâtres modernes, les magnats du pétrole veulent s’en faire construire un nouveau.

Le modèle d’affaires du Canadien, des Maple Leafs, des Sénateurs, des Jets et des Canucks (dont les domiciles ont été financés par le privé) ne les intéresse pas. Les proprios des Flames veulent plutôt faire comme leur homologue des Oilers d’Edmonton, Daryl Katz, qui a réussi à se faire construire un nouvel aréna de 483 millions en n’y injectant que 19,7 millions de son propre argent.

Grâce aux contribuables, au lieu de financer l’aréna de son équipe de hockey, Katz investit plutôt des centaines de millions dans le vaste projet immobilier dont il est le promoteur et qui se développe dans le même quartier: tours à bureaux, tours à condos, hôtels... alouette. Le propriétaire des Oilers récolte donc sur tous les fronts.

En fin de semaine, le Los Angeles Times rapportait d’ailleurs que Daryl Katz venait d’acquérir une maison de Malibu pour la coquette somme de 85 millions. Malheureusement, il faut croire qu’il ne disposait même pas du quart de cette somme pour aider à construire son nouvel amphithéâtre...

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Quand les Flames avaient fait part de leur projet de nouvel amphithéâtre à Calgary, le maire Nenshi avait généreusement offert d’assumer le tiers de la facture. Le coût total était estimé à 555 millions. Naheed Nenshi s’engageait à contribuer 185 millions d’argent public. Il invitait les propriétaires des Flames à faire de même, et il leur proposait de financer les 185 millions restants en prélevant une surtaxe spéciale sur les ventes de billets.

Sur la planète où vivent Gary Bettman et les propriétaires des Flames, cette offre est toutefois un non-sens. Ce n’est pas insensé que le nouvel aréna de Las Vegas ait été financé par des fonds privés, et ce n’est pas farfelu que les 600 millions nécessaires à la rénovation du KeyArena de Seattle soient assumés par un opérateur privé. Mais à Calgary? Il faudrait que les contribuables assument plus de 80 % des coûts.

Ces derniers jours, le commissaire de la LNH a donc repris le bâton du pèlerin. Il est retourné à Calgary pour déclarer que la situation financière des Flames se détériore. Il avait fait exactement la même chose en septembre dernier.

« Dans le passé, cette organisation contribuait au programme de partage des revenus de la ligue. Maintenant, les Flames en sont de plus en plus dépendants. [...] Calgary est l’un de nos excellents marchés. Mais encore une fois, c’est le problème de l’édifice », a déclaré Bettman.

Avouez que ça donne envie de pleurer.

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On serait à même de se demander pourquoi les richissimes propriétaires d’une équipe basée dans un excellent marché de la LNH seraient réticents à financer eux-mêmes un amphithéâtre moderne qui leur permettrait d’engranger encore plus de revenus.

En octobre dernier, les confrères et consoeurs du Globe & Mail ont révélé pourquoi. Parce que, comme à Edmonton, les propriétaires des Flames veulent faire la passe avec le développement immobilier qui surgira autour du futur aréna.

Dans la liste d’épicerie que les proprios des Flames ont remise au maire (outre les 455 millions de fonds publics réclamés pour l’aréna), on retrouvait les demandes suivantes:

  • Obtention d’une option d’achat des terres avoisinantes afin de pouvoir y faire du développement résidentiel;
  • Obtention d’une portion des revenus du casino du Stampede de Calgary;
  • Exclusivité des revenus de stationnement;
  • Que la Ville de Calgary couvre les coûts d’assurance en cas d’inondation;
  • Que le club de hockey se fasse rembourser toutes les taxes provinciales immobilières pouvant être imposées sur les installations;
  • Que les contribuables assument en plus les coûts de construction d’une vaste place publique (pour l’organisation de festivals) adjacente à l’aréna.

Un chausson avec ça? On croit rêver.

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Ce qui se passe à Calgary n’est pas anodin.

Au Canada, le financement public d’amphithéâtres destinés au sport professionnel était jusqu’à tout récemment à peu près absent des moeurs. Malgré cela, toutes les équipes canadiennes de la LNH s’en tiraient assez bien merci. Ce sont d’ailleurs ces sept équipes (qu’elles évoluent dans de petits ou dans de grands marchés) qui constituent la principale vache à lait de la ligue.

Les élus d’Edmonton ont lamentablement plié. Et Bettman applique maintenant toute la pression possible sur le maire de Calgary pour faire tomber un deuxième domino et faire cracher les contribuables de cette ville.

Et juste à côté, dans le cercle d’attente, il y a Eugene Melnyk, qui attend aussi son nouvel amphithéâtre au centre-ville d’Ottawa. Tout récemment, on apprenait d’ailleurs que le propriétaire des Sénateurs s’était entendu avec la Commission de la capitale nationale quant au prix de vente des terres voisines du futur aréna. En d’autres mots: Melnyk veut lui aussi construire des tours de bureaux, des tours de condos et des hôtels...

Si le maire de Calgary finit par plier, il y a tout lieu de croire qu’Ottawa fera ensuite de même. Ajoutez une future équipe de Québec dans le portrait et la suite n’est pas difficile à imaginer: comme les Américains, les Canadiens finiront par trouver normal de subventionner une industrie florissante et des milliardaires qui n’en ont absolument pas besoin.

Est-ce bien ce que nous voulons? Pas sûr.

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