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Il faut mieux éduquer la police aux pratiques journalistiques, dit la FPJQ

Dans la foulée de l'arrestation d'Antoine Trépanier, journaliste pour Radio-Canada à Ottawa, à la suite d'une plainte pour harcèlement criminel, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) estime qu'il y a encore bien du travail à accomplir pour que les différents corps de police comprennent les méthodes de fonctionnement des travailleurs de l'information.

Un texte d'Hugo Prévost

En entrevue sur les ondes de RDI, le président de la FPJQ, Stéphane Giroux, a dit croire que le Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG) « aurait dû voir beaucoup de drapeaux rouges » au moment de recevoir la plainte d'Yvonne Dubé.

Celle-ci se trouve au coeur d'une enquête d'Antoine Trépanier pour s'être faussement présentée comme avocate et avoir pratiqué le droit sans autorisation de septembre 2011 à mars 2012.

« Le journaliste fait son travail, a fait une enquête, a [révélé les agissements] de quelqu'un qui avait peut-être des choses à se reprocher; le corps de police met ça de côté, décide que cela est peut-être vrai » et met le journaliste en état d'arrestation, a poursuivi M. Giroux.

Selon Stéphane Giroux, la méconnaissance des méthodes de travail journalistiques avait d'ailleurs été abordée lors des travaux de la commission Chamberland sur la protection de la confidentialité des sources journalistiques.

C'est également dans le cadre de cette commission que le SPVG avait été critiqué pour avoir épié un journaliste, a-t-il précisé.

Se disant « parfaitement d'accord » avec le fait que les journalistes, devant la loi, sont des citoyens comme les autres, le président de la FPJQ apporte néanmoins quelques précisions : « La réalité du métier, elle est là : on téléphone aux gens pour avoir leur version des faits. Si cela veut dire que n'importe quel journaliste téléphonant à des gens qui n'aiment pas cela est arrêté, nous avons un problème avec la liberté de presse ».

M. Giroux dénonce au passage les conditions imposées à Antoine Trépanier, qui a recouvré sa liberté après avoir accepté de comparaître en juin, mais qui ne peut plus entrer en contact avec Mme Dubé.

Pour Stéphane Giroux, le journaliste Antoine Trépanier « a été réduit au silence ».

Vigilance... pour l'instant

En attendant la suite des choses, la FPJQ garde l'oeil sur cette affaire. Si le dossier va de l'avant, avec le dépôt d'accusations de la part du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), « cela va soulever des questions légales absolument essentielles, fondamentales », croit M. Giroux.

« Si un journaliste ne peut plus téléphoner aux gens pour avoir leur version des faits dans le cadre d'un événement d'intérêt public - et ici, on parle d'une personne publique, de la directrice générale de Grands Frères Grandes Soeurs de l'Outaouais -, si on ne peut plus faire notre travail de journaliste, cela devient très, très dangereux. »

L'une des zones d'ombre dans ce dossier est le fait que Mme Dubé n'a pas encore donné sa version des faits.

« Peut-être qu'elle a reçu des menaces, je l'ignore, mentionne M. Giroux. Mais connaissant le journaliste, connaissant les règles de Radio-Canada, j'ai de gros doutes. »

Agissements étonnants

L'avocat Mark Bantey, spécialisé en droit à l'information chez la firme Gowling WLG, se dit pour sa part « très étonné » que la police de Gatineau ait décidé d'arrêter le journaliste « sans l'avoir contacté, ou avoir contacté ses patrons » au préalable.

« Je doute fortement » que les circonstances de l'affaire - trois courriels envoyés à Mme Dubé par le journaliste et un entretien téléphonique entre les deux personnes concernées - soient suffisantes pour justifier l'arrestation pour harcèlement criminel, a poursuivi Me Bantey, en entrevue à Midi Info.

« Cela fait 35 ans que je représente les médias... Je n'ai jamais vu ça », a-t-il ajouté.

« Madame Dubé savait qu'elle était visée par une enquête journalistique; est-ce suffisant pour justifier une plainte de harcèlement criminel? Je ne le crois pas », a poursuivi Me Bantey.

Le SPVG défend ses agissements

Dans un point de presse donné vendredi en début d'après-midi, le directeur de la police de Gatineau, Mario Harel, a dit « comprendre toute l'importance de la liberté de presse et du droit du public à une information de qualité, exacte, rigoureuse et complète ».

Revenant sur le communiqué publié jeudi par son service, dans lequel le SPVG nie avoir voulu brimer le journaliste Antoine Trépanier dans ses fonctions, M. Harel a répété que les autorités accordaient aux victimes « le droit d'être crues ».

« Lorsque nous intervenons, nous n'avons pas ce fardeau de disposer de preuves hors de tout doute raisonnable; nous laissons les tribunaux agir et procéder à l'évaluation du dossier. »

Rappelant à plusieurs reprises que les policiers sont tenus à la « neutralité » et à « l'impartialité », le directeur Harel a souligné que le SPVG avait le devoir de « répondre aux plaintes » sans égard au statut ou à la profession des présumés accusés.

« Je comprends la délicatesse entourant le fait qu'un journaliste effectue son travail », a-t-il précisé en anglais, en refusant de donner plus de détails dans l'affaire Trépanier, puisque le dossier est entre les mains de la Couronne.

M. Harel a également reconnu que le policier ayant mené l'arrestation savait qu'Antoine Trépanier était journaliste. Impossible, cependant, de réclamer la version des faits d'une personne accusée de harcèlement criminel sans que cette personne soit placée en état d'arrestation et se voie signifier son droit de garder le silence, a-t-il ajouté.

Pas question, par ailleurs, de tenir compte du passé de Mme Dubé lorsqu'est venu le moment d'évaluer la véracité de sa plainte, a martelé le directeur Harel. « Le policier récupère les éléments d'un dossier, qui sera ensuite transmis à la Couronne », a-t-il rappelé.

Y a-t-il un risque que des gens n'appréciant pas les questions des journalistes déposent des plaintes pour harcèlement criminel pour éloigner les médias? « Nous tenons compte de cette possibilité; voilà pourquoi nous posons de nombreuses questions », a assuré M. Harel.

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