Retour

Jeremy Dutcher : chanter avec les voix ressuscitées de ses ancêtres

Ténor et compositeur, Jeremy Dutcher est aussi un musicologue et activiste malécite. Il a donc fouillé dans les archives du Musée canadien de l'histoire afin de retracer les voix de ses ancêtres pour mieux y mêler la sienne sur son premier album, Wolastoqiyik Lintuwakonawa.

Un texte de Valérie Lessard

La démarche artistique de Jeremy Dutcher relève de son désir profond de faire entendre les siens, tout en revisitant à sa manière son héritage culturel. Ce faisant, l'homme de 27 ans, qui a grandi au Nouveau-Brunswick et étudié la musique classique à Toronto, crée des ponts entre hier et aujourd'hui.

Il en résulte un album unique en son genre, sur lequel l'artiste entre en dialogue avec ses ancêtres du siècle dernier, par-delà le temps et l'espace. En juxtaposant ainsi leurs mots à ses compositions contemporaines alliant piano et boucles électro, en reprenant leurs paroles de sa voix de ténor dans sa langue maternelle, Jeremy Dutcher redéfinit l'idée même de temporalité. Et s'inscrit dans la lignée des Tanya Tagaq et des DJs ottaviens de A Tribe Called Red.

« Communiquer à travers le temps peut paraître une notion étrange, mais chaque fois que j'écoute un de ces enregistrements, je plonge dans leur monde. J'ai aussi l'impression que, simultanément, ils prennent place dans le nôtre », précise le ténor et compositeur, qui sera en spectacle à Ottawa, le 25 mai.

S'immiscer de la sorte dans le passé musical de celles et ceux qui l'ont précédé lui a donné la chance d'accéder à « [s]a famille, en quelque sorte », renchérit-il.

Des cylindres de cire à la scène

En 2013, Jeremy Dutcher a passé deux semaines à regarder des photos prises par l'anthropologue William H. Mechling, à lire ses notes relatant ses sept années passées au sein de la Première Nation Wolastoqiyik, au début des années 1900.

L'artiste a surtout tendu une oreille plus qu'attentive aux chansons et aux histoires des aînés de son peuple, inscrites sur de fragiles cylindres de cire vieux de quelque 110 ans.

Ces instants ont été captés « à une époque où il était interdit et dangereux » pour les Premiers Peuples d'exprimer publiquement leur culture, pendant l'interdiction du potlatch imposée par le gouvernement fédéral de 1884 à 1951, tient à rappeler le principal intéressé.

Si l'artiste a tant tenu à les intégrer dans les pièces de Wolastoqiyik Lintuwakonawa, c'est entre autres dans l'ardent espoir de faire mentir William H. Mechling. Ce dernier écrivait, en 1913, que la génération d'hommes et de femmes qu'il côtoyait serait la dernière à comprendre et interpréter ces chants rituels en dialecte wolastoqiyik, évoque Jeremy Dutcher.

« J'ai voulu lui prouver le contraire ! » lance-t-il fièrement.

Ainsi, après avoir retranscrit les textes des chansons, il s'est par la suite attaqué à en transposer les mélodies sur partitions. Or, plutôt que de banalement les reproduire, il a voulu y fusionner son esthétique musicale et vocale, à mi-chemin entre classique et pop.

« C'est comme deux mondes différents qui se mélangent. [...] Je me devais de trouver ma place, en toute honnêteté et humilité, dans tout ça. Ma voix appartient à ces deux mondes », soutient celui qui est né d'un père Blanc et d'une mère Malécite.

En tant que compositeur, il lui importait de mettre ces chansons au coeur de ses propres pièces, de faire en sorte que ces notes (notamment de tambours) résonnent au rythme d'aujourd'hui.

Et lorsqu'il s'installera devant le public, vendredi, avec son piano et ses enregistrements, il se réjouit de savoir qu'il sera « accompagné » de ses ancêtres.

« Ce sera comme une petite fenêtre qui s'ouvre non seulement sur le processus de création du disque, mais aussi sur ces dialogues nécessaires entre nous », fait valoir Jeremy Dutcher.

Car en plus du devoir de mémoire, la démarche du ténor et compositeur cherche aussi, et surtout, à réconcilier passé et présent.

Plus d'articles

Vidéo du jour


Les 10 meilleures destinations vacances lorsqu'on est végane





Rabais de la semaine