Brisons tout de suite un mythe : les accommodements raisonnables, ce n'est pas que l'affaire du Québec. L'Ontario aussi est confronté à l'épineuse question du vivre ensemble.

  Une chronique d' Alex Boissonneault

Si Toronto a souvent été citée comme la « success story » de la diversité culturelle, une école du nord-est de la ville nous rappelle que derrière cette apparente paix sociale se cachent des compromis parfois discutables. Comme celui d'adoucir un programme éducatif pour le rendre plus acceptable aux yeux de certaines communautés.

Bastion de la résistance à la réforme de l'éducation sexuelle, l'école élémentaire de Thorncliff Park a beaucoup fait parler d'elle lorsque la province a décidé d'imposer son nouveau programme. L'établissement, qui compte une des plus fortes proportions d'élèves musulmans de la métropole, a été la cible d'une véritable campagne de boycottage de parents fortement opposés à la matière enseignée.

Ils ont eu gain de cause. Leurs enfants auront droit à une version allégée du programme. Pas seulement eux, mais aussi des centaines d'autres, confirme le conseil scolaire public anglais de Toronto, dont le porte-parole Ryan Bird rappelle candidement que ce genre d'accommodement n'a rien d'extraordinaire.

Un accommodement raisonnable?

Vous n'entendrez donc pas les mots « pénis » et « vagin » dans certaines classes de première année de Thorncliff Park. Trop vulgaires pour les dévots, les enseignants devront plutôt parler des « parties intimes ».

Or, selon le nouveau programme d'éducation sexuelle, le cours cette année-là sert précisément à nommer les différentes parties du corps. En mathématique, on exagère à peine en disant que c'est l'équivalent d'apprendre aux enfants à compter sans parler de chiffres.

Et l'omission n'est pas sans conséquence. Alex McKay, du Conseil du Canada d'information et d'éducation sexuelle, rappelle qu'en apprenant les parties du corps à un enfant, on veut notamment l'encourager à dénoncer les abus ou les agressions. Or, en évitant de nommer les choses par leurs noms, on fait exactement le contraire : on perpétue un tabou. Selon le sexologue, l'enfant sera moins tenté de se confier à ses parents s'il croit que le sujet est vulgaire ou défendu.

Le particularisme ontarien

Mais voilà, de ne pas nommer les parties du corps, dans un cours qui a justement pour objectif de nommer les parties du corps, ne semble inquiéter personne à Queen's Park. Et c'est là la grande différence avec le Québec : ce consensus apparent de la classe politique ontarienne.

D'abord pour la ministre de l'Éducation, l'important, c'est que le plus d'enfants possible soient en classe. Non seulement Liz Sandals donne son appui au conseil scolaire de Toronto, mais elle encourage les enseignants « à employer différentes approches » pour s'assurer que les écoles soient « sécuritaires, ouvertes et inclusives ». Les parents peuvent même retirer leurs enfants des cours qu'ils jugent inappropriés.

Ensuite, ne cherchez pas de voix discordantes dans l'opposition. Ni les conservateurs ni les néo-démocrates n'ont voulu commenter l'affaire. Comme pour l'ensemble des questions qui touchent la diversité, les pratiques religieuses ou toute autre question d'ordre moral, l'harmonie est totale à l'Assemblée législative.

Tabou à Queen's Park

Et pourtant, il ne faut pas voir dans cette unanimité un soutien tacite des électeurs. De nombreux Ontariens désapprouvent ces accommodements, mais contrairement aux Québécois, ils n'ont tout simplement pas de voix politique.

La controverse autour du port du niqab durant la cérémonie d'assermentation citoyenne offre le plus récent témoignage de ce décalage manifeste entre le discours des élus et celui des électeurs. Alors qu'au Québec, plusieurs politiciens, dont le premier ministre Philippe Couillard, ont pris position sur la question, en Ontario, la question a été complètement évacuée des débats.

Elle a fini par passer comme une lettre à la poste durant la campagne fédérale et pourtant, tous les sondages ont démontré qu'une majorité d'Ontariens s'opposait au serment à visage couvert.

Les accommodements culturels et religieux sont en quelque sorte les « parties intimes » de Queen's Park. Le mot qu'on ne prononce pas, au risque de créer un tabou qui semble plaire à tout le monde.

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