Partout au Québec, on se les arrache et la pénurie d'infirmières touche tout aussi dramatiquement l'Outaouais. Les diplômées formées dans la région comblent une infime partie des besoins, et pour cause : l'Outaouais peine à les former, tant au collégial qu'à l'université.

Un texte de Jacaudrey Charbonneau

Des données obtenues par Radio-Canada révèlent que d'autres régions du Québec pourtant moins populeuses forment de deux à quatre fois plus d'infirmières bachelières.

Les futures infirmières du Québec sont de plus en plus nombreuses à viser une formation universitaire, bien qu’elle ne soit pas obligatoire pour pratiquer dans la province. Une infirmière sur deux est maintenant détentrice d’un baccalauréat, selon l’Ordre des infirmières du Québec (OIIQ).

« C'est une tendance qu'on observe avec la complexité des soins et le vieillissement de la population », explique Mme Tremblay.

Or, l'Outaouais ne suit pas cette tendance. L’OIIQ indique que le taux de poursuite aux études au baccalauréat se situe plutôt à 31 % dans la région.

En 2018, la cohorte de l'Université du Québec en Outaouais (UQO) comporte seulement 43 diplômés, alors que le programme offert par la même université sur le campus de Saint-Jérôme en compte 299.

« La réalité est différente. La région de Gatineau n'est pas très proche d'autres grandes régions comme c'est le cas du campus de Saint-Jérôme, qui va chercher dans le bassin de Lanaudière, les Laurentides, Montréal », avance le directeur du module de la santé à l'UQO, Sylvain Brousseau.

Mais le nombre d'infirmières diplômées et formées dans d'autres universités en région est nettement plus élevé.

Par exemple, l'Université du Québec à Chicoutimi produit deux fois plus d'infirmières que l'UQO pour une population quatre fois plus petite que celle de la ville de Gatineau. L’Université de Sherbrooke en forme quant à elle quatre fois plus.

Pourquoi l'Outaouais est si peu populaire?

Plusieurs facteurs peuvent expliquer le manque de popularité pour cette formation en Outaouais. À commencer par la proximité avec l'Ontario. « Ottawa ne nous aide pas, ça, c'est certain », lance Sylvain Brousseau.

De l'aveu même du directeur du module de la santé à l'UQO, la majorité des dossiers d'admission ne sont pas assez forts pour être acceptés dans le programme. L'UQO reçoit environ 150 demandes annuellement pour ses deux programmes en sciences infirmières, mais seulement une quarantaine sont admis.

« On aimerait beaucoup en accepter plus et je travaille fort là-dessus, mais on ne veut pas abaisser nos critères d’admission pour autant. On ne veut pas contribuer au nivellement par le bas », ajoute M. Brousseau.

L’UQO signale également être en pleine évaluation de son programme et prévoit faire une campagne de marketing afin de bien le faire connaître.

Des étudiants préfèrent d’autres institutions universitaires

Gabriele Hervé-Bayard fait partie des 27 finissantes du programme de soins infirmiers au Cégep de l'Outaouais qui ont gradué la semaine dernière. Âgée de 19 ans et originaire d'Aylmer, elle a tout de même choisi de poursuivre ses études à l'Université de Montréal l'automne prochain.

« Le programme qui est offert à l'UQO reconnaît mon DEC, mais nous fait partir avec la formation générale. Ce n'est pas ce que je recherchais, de refaire les cours que j'ai faits au Cégep. J'avais aussi le goût de faire autre chose. Je connais les hôpitaux ici, j'ai fait mes stages et j'avais le goût de nouveaux défis », raconte-t-elle.

Avant d'entamer ses études universitaires, Mme Hervé-Bayard aurait pu travailler au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l'Outaouais pendant la période estivale. Elle a plutôt choisi de travailler à Montréal.

« J'avais les deux options, mais j'ai choisi Montréal, parce qu'ils m'offraient de continuer à temps partiel pendant mes études », déclare-t-elle.

Moins d’engouement aussi au Cégep de l’Outaouais

Les plus récentes données fournies par le Service régional d'admission au collégial de Québec (SRACQ), dont fait partie le Cégep de l'Outaouais, démontrent une diminution des demandes d'admission dans les programmes collégiaux en soins infirmiers au cours des cinq dernières années.

Le Cégep de l'Outaouais note une diminution plus marquée pour la session d'automne 2018.

« Ce qu'on voit cette année, c'est une diminution d'environ 20 points de pourcentage sur les demandes d'admission », explique le directeur des communications de l'établissement, Simon Desjardins.

Avec les nombreux témoignages d'infirmières dénonçant leurs conditions de travail, notamment avec la publication du Livre noir des urgences de l'Outaouais, le Cégep de l'Outaouais estime que la mauvaise presse de la profession infirmière est à l'origine de ce phénomène.

« Nous le lien qu'on fait, c'est avec le mouvement des infirmières cet hiver qui se disaient épuisées. On le suppose parce qu'on l'a déjà vu dans d'autres programmes comme en petite enfance », analyse M. Desjardins.

Celles qui restent ne suffisent pas à la demande

Le CISSS de l'Outaouais affirme avoir embauché la moitié des finissants de l'UQO pour la période estivale. Alors que le CISSS évalue à 275 les postes d'infirmières à combler pour palier les besoins, les finissantes de la région ne comblent que 20 % de ceux-ci.

Selon les données fournies par le CISSS de l'Outaouais, toutes les finissantes du Cégep de l'Outaouais auraient été embauchées. Or, le Cégep soutient qu'environ la moitié des finissants prévoient poursuivre leurs études universitaires cet automne dans les régions de Sherbrooke, Québec et Montréal. Selon l'établissement d'enseignement, très peu poursuivent leurs études en Outaouais.

Aucune des deux institutions n’a été en mesure d’expliquer pourquoi leurs données ne sont ni les mêmes, ni compatibles.

Le CISSS de l'Outaouais en partie responsable

Les problèmes récents du système de santé aussi ont leur part de responsabilité dans le manque de relève.

« Je dis toujours qu’il faut être honnête avec soi. On a des défis à l’intérieur de ça. Je pense qu’ensemble, on a tous cette responsabilité de rendre la profession plus attractive », assure Robert Giard, directeur adjoint des ressources humaines au CISSS de l'Outaouais.

L'établissement de santé dit travailler avec les maisons d’enseignement afin de trouver des solutions, notamment en sondant les employés sur le terrain.

« Comment on va devenir de plus en plus invitant pour que quelqu’un se dise : ''Moi, j’ai le goût d’aller travailler au réseau de la santé donc je m’inscris à l’Université''? » ajoute M. Girard.

L’idée d’une région autosuffisante en matière de formation d’infirmière n’est pas utopique, mais n’est pas non plus pour demain, croit-il.

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