Quand l'histoire de la surveillance des journalistes par la police de Montréal (SPVM) et la Sûreté du Québec (SQ) a éclaté, des journalistes de la colline du Parlement, à Ottawa, ont tendu leur micro sous le nez du commissaire de la GRC et du gouvernement Trudeau pour savoir si la GRC avait elle aussi déjà espionné des journalistes.

Une analyse de Brigitte Bureau

Sur un ton qui se voulait rassurant, le commissaire de la GRC, Bob Paulson, le premier ministre, Justin Trudeau, et le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, ont tous répondu que ça ne se faisait pas actuellement.

« Mais allez-vous vérifier les cinq dernières années? », a lancé un journaliste au ministre Goodale. Ce à quoi le ministre a répondu :« Regardez, l'enjeu c'est ce qui se passe maintenant et je peux vous assurer que ce type d'activité ne se produit pas maintenant. Je ne suis pas au courant de choses qui se sont passées quand on ne formait pas le gouvernement du Canada. »

Face à cette absence de réponses, nous avons demandé directement à la GRC si, par le passé, elle avait fait de la surveillance des journalistes, qu'il s'agisse de surveillance des relevés des appels téléphoniques ou de surveillance physique [filature] ou autre.

Par courriel, la GRC a répondu notamment : « Les cas où des enquêtes de la GRC concernant des journalistes ont eu lieu sont extrêmement rares, et le cas échéant, celles-ci sont menées avec des paramètres de surveillance étroite selon les directives ministérielles. »

En d'autres mots, c'est arrivé. Et quand ça se fait, c'est en vertu de directives ministérielles.

Vérification faite, ces directives du ministre de la Sécurité publique sont en fait de grandes orientations.

Dans le cas de la surveillance des journalistes, cela tombe sous la directive intitulée « Instruction du ministre. Enquêtes liées à la sécurité nationale dans les secteurs exigeant des précautions spéciales ». Un petit document de quatre paragraphes.

Selon ce texte, la GRC doit « porter une attention particulière » à ses activités, quand elles peuvent avoir « des répercussions sur les institutions fondamentales de la société canadienne, dont les principales sont celles qui relèvent des domaines universitaire, politique, religieux, médiatique et syndical. »

Dans ce bref document, le ministre indique qu'il revient au commissaire adjoint de la GRC, responsable des renseignements criminels, « d'approuver toutes les activités de la GRC liées à ces secteurs de la société canadienne qui exigent des précautions spéciales. »

Bref, c'est la GRC qui décide si la GRC peut surveiller des journalistes, des syndicats, des politiciens ou des universitaires.

Filatures et perquisitions

Cette directive ministérielle a été adoptée en novembre 2003.

Ce qui n'a pas empêché la GRC, deux mois plus tard, de perquisitionner la maison de la journaliste Juliet O'Neill et les bureaux du quotidien Ottawa Citizen.

En effet, en janvier 2004, la GRC obtenait d'un juge de la paix des mandats de perquisition, afin d'identifier la source d'une fuite d'information dans l'affaire Maher Arar. Ce citoyen canadien avait été envoyé à la torture en Syrie, à partir de faux renseignements fournis par la GRC aux autorités américaines.

En 2007, la GRC a aussi espionné durant neuf jours les allées et venues des journalistes Joël-Denis Bellevance et Gilles Toupin de La Presse, afin d'identifier leur source dans une affaire de terrorisme. Une filature qui n'avait pas été autorisée, expliquera plus tard la GRC.

Or, l'année suivante, en 2008, une autre filature de ces journalistes était bel et bien autorisée par Bob Paulson de la GRC, mais elle n'aurait pas eu lieu, selon la police fédérale.

Est-ce que la GRC a déjà espionné des journalistes? La réponse, c'est oui.

Mais à part les exemples connus, combien de fois cela s'est-il produit, quelle était la nature de cette surveillance et pour quels motifs a-t-elle été effectuée? La GRC refuse de le dire et le gouvernement Trudeau ne cherche pas à le savoir, du moins publiquement.

Enquêtes de Brigitte Bureau

De son côté, le Nouveau Parti démocratique (NPD) réclame une enquête publique pour déterminer dans quelle mesure des journalistes auraient pu faire l'objet de surveillance par la GRC et le Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS).

Le député Matthew Dubé, porte-parole néo-démocrate en matière de sécurité publique, soutient que le public a besoin d'être rassuré.

Le gouvernement Trudeau se contente quant à lui de dire qu'il est prêt à revoir la directive ministérielle de 2003 et d'étudier la question dans le cadre de sa consultation sur la sécurité nationale.

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