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Le cimetière de Barrack Hill à Ottawa : plongez 6 pieds sous terre il y a 200 ans

19 septembre 2013 : branle-bas de combat au centre-ville d'Ottawa. Des travailleurs de la construction, qui s'affairent sur le chantier du train léger de la rue Queen, font une étonnante découverte. En creusant, ils trouvent des ossements humains. Les travailleurs sont stupéfaits, quelque peu alarmés. Ils ne le savent pas encore, mais ils ont levé le voile sur l'histoire presque oubliée des premiers habitants d'Ottawa.

Un texte d'Angie Bonenfant

Un crâne, un tibia, des doigts... La quantité d'ossements retrouvés est suffisamment importante pour alerter les autorités policières, mais le bureau du coroner écarte rapidement la thèse d'un meurtre.

Selon les observations, il s'agirait plutôt d'anciennes sépultures provenant du cimetière de Barrack Hill, le premier à voir le jour à Ottawa, il y a près de 200 ans, à l'époque où la municipalité se nommait Bytown.

Même s'il ne s'agit plus d'une scène de crime, l'enquête se poursuit. Qui sont ces premiers habitants? Dans quelles circonstances sont-ils décédés? Pourquoi leur dépouille est-elle toujours là?

Une équipe d'analystes est rapidement dépêchée sur les lieux, afin de faire la lumière sur cette mystérieuse affaire.

1. ORIGINES DU CIMETIÈRE DE BARRACK HILL

Bien avant d'abriter une partie des hautes tours du centre-ville d'Ottawa, les terrains situés dans le quadrilatère des rues Queen, Spark, Metcalfe et Elgin hébergeaient le cimetière de Barrack Hill.

Construit en 1828, à toute vitesse, le site a d'abord servi à enterrer les ouvriers du canal Rideau qui ont perdu la vie à la suite d'un accident de travail.

« Avec la construction du canal, il y a eu une arrivée massive de gens. La population est passée de 1000 à 2000 habitants en deux ans », explique Anne Lauzon, archiviste à la Ville d'Ottawa. « Le volume, uniquement, justifiait d'avoir un cimetière ici. »

À cette époque, les ouvriers mourraient par centaines. Les travaux liés à la construction du canal Rideau étaient accablants et les conditions sanitaires, insuffisantes.

S'ils ne mouraient pas des suites du dynamitage, les travailleurs succombaient à la malaria ou au choléra. Ces épidémies furent de loin la première cause de mortalité durant la construction du canal.

Il a donc fallu trouver une manière rapide de se débarrasser des cadavres. Les autorités ont tout d'abord construit le cimetière de Barrack Hill pour répondre à ce besoin pressant.

Les pratiques d'embaumement n'étant pas optimales, des résidents se sont plaints de certaines odeurs et de vapeurs, relate Mme Lauzon. La situation était à ce point désagréable qu'elle a fait les manchettes dans le journal local, le Bytown Gazette, en 1843!

En 1845, les autorités prennent la décision de déménager les sépultures dans un nouveau cimetière situé en dehors de la ville d'alors, dans la Côte-de-Sable, et de fermer le cimetière de Barrack Hill.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce fut un processus chaotique... Un appel à tous est lancé aux familles pour obtenir leur accord pour ce déménagement. Mais la moitié d'entre elles ne répondent pas à l'appel.

« Avec les épidémies, des familles complètes ont été décimées par la maladie. Il n'y avait personne pour réclamer ces corps-là. Plusieurs autres n'avaient pas de pierres tombales, donc on ne savait pas à qui ils appartenaient », explique Anne Lauzon. « Quand on ne les réclamait pas, les corps restaient là. »

Triste constat : Ottawa s'est développée sur les dépouilles de nombreux individus, à l'insu de la plupart des résidents actuels.

Des ossements humains ont été retrouvés à plusieurs reprises sous la rue Queen, à Ottawa. Cliquez sur les pelles pour plus d'informations.

2. ENQUÊTE SUR LE LIEU DE SÉPULTURE

Le Groupe Paterson est passé maître dans l'art de l'exhumation. C'est à lui que l'on a fait appel pour retracer l'origine des restes humains découverts le long de la rue Queen, en septembre 2013.

La firme a entrepris des fouilles archéologiques en 2013 et en 2014. Pendant cette période, elle a retracé 22 sépultures demeurées dans leur lieu de repos d'origine. Mais même pour ce groupe d'experts, la surprise a été totale.

« Cette partie du site n'a jamais été identifiée comme un lieu où il pouvait toujours y avoir des sépultures » explique Ben Mortimer, chef archéologue pour le Groupe Paterson. « On a cru que les constructions effectuées à la fin des années 1800 et au début des années 1900 avaient tout déplacé ce qui était là. »

« Si on avait su, au départ, que le cimetière était là, c'est certain qu'on aurait fait des sondes avant même l'excavation pour le train léger », renchérit Anne Lauzon. « Au centre-ville, on pensait que tout avait été enlevé. »

Les sépultures trouvées dans leur lieu d'origine donnent un aperçu de la vie et des pratiques de l'époque :

  1. Des broches droites ont été plantées sur la ligne médiane de nombreuses sépultures. Plusieurs des corps ne portaient pas de chaussures et les vêtements n'avaient pas de boutons. Ceci suggère que ces personnes étaient issues de familles pauvres.
  2. Les corps ont été trouvés couchés sur le dos, la tête pointant vers l'ouest, dans des cercueils disposés en rangées et en colonnes. Ce sont des pratiques d'inhumation chrétiennes typiques du 19e siècle.

« La plupart des autres sépultures n'étaient pas intactes. Les travaux de canalisation faits dans le passé ont dispersé plusieurs d'entre elles. Seulement une ou deux sépultures se sont avérées complètes », souligne M. Mortimer.

À la fin de l'exercice, les restes d'au moins 79 personnes - 32 enfants et 47 adultes - ont été récupérés dans les vestiges du cimetière de Barrack Hill.

Le Groupe Paterson n'écarte pas l'idée qu'il y ait d'autres dépouilles tout le long de la rue Queen. Les recherches se sont limitées à la partie sud de l'artère, entre les rues Elgin et Metcalfe.

« Normalement, nous aurions dû poursuivre les fouilles jusqu'à la fin de la rue Queen, mais cela aurait occasionné des fermetures de rues pendant des mois et cela n'aurait pas été bon pour les affaires des commerçants », évoque le chef archéologue. « Notre enquête a donc uniquement porté sur les zones touchées par la construction du train léger. »

3. PORTRAIT-TYPE : QUI SONT CES DÉFUNTS?

Janet Young, anthropologue au Musée canadien de l'histoire, a eu le difficile mandat de brosser le portrait des 79 personnes retrouvées sous la rue Queen.

« Analyser le passé historique grâce à des fouilles archéologiques, c'est une chose », indique-t-elle, mais déterminer qui sont exactement ces personnes en est une autre. »

Son rôle s'avère d'une grande importance puisque grâce à ses travaux, il sera possible d'avoir le profil exact des premiers citoyens d'Ottawa.

Parmi les dépouilles, 47 sont des adultes, 21 ont été identifiées comme étant des hommes, 7 comme des femmes, tandis que le sexe de 19 adultes n'était pas identifiable.

Les recherches de Mme Young démontrent également que la vie à cette époque n'était pas facile. Les dépouilles présentent toutes des signes évidents de stress infantile, d'infection, de traumatisme, de mouvements répétitifs et de mauvaise hygiène dentaire.

« On sait qu'à cette époque, il y avait des dentistes. Pour que ces personnes aient des problèmes de dents aussi sérieux, c'est que leur statut économique devait être précaire », souligne Janet Young.

L'espérance de vie de ces 79 citoyens était aussi plutôt courte. Le plus âgé d'entre eux devait avoir autour de 45 ans.

Autre constat, les personnes enterrées dans le cimetière de Barrack Hill devaient surtout provenir de la classe ouvrière.

À preuve, les résultats des analyses effectuées par Mme Young révèlent des signes d'une vie difficile, de malnutrition, de stress physique et de dégénérescence squelettique que l'on associe parfois aux travaux pénibles.

Pour le moment, impossible pour l'anthropologue d'établir l'origine ethnique des dépouilles.

« Nous avons reçu des échantillons d'analyses qui nous laissent croire que ces personnes étaient établies dans la région depuis un certain temps », dit-elle. « Mais j'attends encore d'autres résultats pour savoir exactement d'où elles proviennent. »

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