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Le dilemme que pose le retour de djihadistes au Canada 

Avec l'effondrement du califat que l'État islamique avait instauré en Syrie, une poignée de Canadiens qui étaient partis se battre au côté du groupe armé sont déjà revenus au pays ; d'autres s'apprêtent à rentrer dans les prochains mois. La question de leur retour représente une épine dans le pied du gouvernement Trudeau en raison du danger qu'ils posent pour la sécurité nationale.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

Le Canada estime que de 180 à 250 Canadiens, dont une vingtaine de femmes, ont joint depuis 2012 différents groupes terroristes au Moyen-Orient, en Afrique et dans la péninsule arabique. Selon le ministère de la Sécurité publique, une soixantaine d'entre eux sont déjà rentrés au pays. Leur nombre devrait augmenter avec la déroute du groupe armé État islamique en Iraq et en Syrie.

Le directeur du Réseau canadien de la recherche sur le terrorisme, la sécurité et la société, Lorne Dawson, relativise toutefois les statistiques du ministre Ralph Goodale.

Le gouvernement refuse en outre de révéler la nature des activités auxquelles ont pris part ces Canadiens, mais le professeur Dawson parle de rôles de combat pour certains et de travail humanitaire ou de recrutement pour d'autres.

Certains ne reviendront pas au pays, parce qu'ils sont morts au combat comme le Franco-Ontarien André Poulin à l'été 2013. D'autres ne reviendront pas parce qu'ils ont décidé d'aller se battre dans une autre région du monde.

Les femmes, elles, se sont souvent mariées à des djihadistes selon M. Dawson. C'est le cas d'Amina, une Montréalaise qui est partie en Syrie à l'âge de 19 ans en novembre 2014.

Amina, dont c'est le nom d'emprunt, a eu deux filles avec un Allemand qui s'était converti à l'islam avant de joindre l'État islamique. Elle a réussi à s'échapper en octobre dernier avec ses deux bébés avant de tomber aux mains des forces kurdes dans le nord du pays. Le Canada est en train de négocier sa libération. Les efforts de sa mère Saeeda pour la retrouver ont fait l'objet d'un documentaire qui a été diffusé dimanche dernier à CBC.

L'avocat de Saeeda, Nader Hasan, est en contact avec les autorités canadiennes. « Il ne fait aucun doute qu'Amina est une victime et nous ferons tout pour le leur faire comprendre, mais il est clair que la GRC la considère comme une terroriste et qu'elle risque d'être accusée à son retour conformément aux lois antiterroristes de ce pays. »

Poursuite criminelle ou réinsertion sociale?

Le Canada est conscient du danger que représentent ces citoyens pour la sécurité nationale. Le premier ministre Justin Trudeau s'est engagé à la fin novembre à traduire en justice les Canadiens qui ont violé les lois contre le terrorisme, mais à tenter également de les réhabiliter dans la société.

Le gouvernement Trudeau a annoncé en 2016 la création d'un Centre d'engagement communautaire et de prévention de la violence pour offrir une formation et financer la recherche sur des stratégies de déradicalisation dans le pays. Un budget de 35 millions de dollars a été débloqué sur une période de cinq ans. Le Centre a ouvert ses portes en juin 2017. Sa directrice générale, Ritu Banerjee, que nous avons tenté de contacter ne nous a toutefois pas rappelés.

Ce n'est cependant pas le Canada qui va participer à la réinsertion sociale de ces djihadistes, mais bien des organismes communautaires. Le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence préfère qualifier ces combattants canadiens de « retournants » et parler de désengagement plutôt que de déradicalisation.

Son responsable de la recherche, Benjamin Ducol, explique que les organismes communautaires n'auront pas pour tâche de déprogrammer comme des robots des individus qui ont été radicalisés, mais plutôt de les sortir de leur embrigadement.

Selon M. Ducol, le Canada possède un avantage par rapport à d'autres pays comme la France. « Le problème est plus facile à gérer au Canada qui a eu peu de départs par rapport à la France, où ils sont 2000 à avoir rejoint les rangs du groupe armé État islamique en Syrie. »

Il ajoute que le Québec a par exemple mis en place des structures pour aider les parents dont les enfants ont quitté le pays. « Il existe aujourd'hui un filet social qui n'existait pas il y a à peine trois ou quatre ans », dit-il.

Désillusions et traumatismes

M. Dawson croit que la majorité de ceux qui sont déjà revenus ne représentent aucune menace pour le public, mais la prudence est de mise selon lui. « La majorité de ceux qui reviennent au pays sont désillusionnés : ils ont connu une expérience insatisfaisante ou traumatisante, ils en ont marre, ils veulent tourner la page et retrouver leur famille et la vie qu'ils ont laissée derrière eux. »

Le directeur de l'Institut d'études sur le génocide et les droits de la personne de l'Université Concordia, Kyle Matthews, pense au contraire que la menace est bien réelle.

M. Matthews rappelle qu'on ne sait rien de ces combattants qui reviennent au pays et qu'il faut être prudent lorsque les autorités les interrogeront. « Mais qui quitterait le Canada pour aller dans une zone de guerre pour se marier? Ça n'a pas de bon sens », dit-il en faisant allusion à celles qui, comme Amina, ont été mariées à des inconnus à leur arrivée en Syrie.

Benjamin Ducol croit que le droit doit primer avant toute chose. « Si un individu a commis un crime à l'étranger, encore faut-il le prouver, il faut que la GRC soit en mesure de documenter les faits et d'obtenir ces preuves, mais cela peut-être compliqué. »

Il croit en revanche aux réelles possibilités de réintégrer ces « retournants ».

Les obstacles à la justice

Il est toutefois très difficile de poursuivre au criminel ces individus, parce qu'il est presque impossible pour des enquêteurs d'aller dans les pays où ils ont voyagé pour y colliger les preuves et les témoignages sur leurs présumés crimes.

Les possibilités d'obtenir des verdicts de culpabilité et des emprisonnements sont quasi nulles selon le professeur Dawson. « Le Canada n'a pas réussi jusqu'à présent à écrouer d'anciens djihadistes pour les actions qu'ils ont commises lorsqu'ils se trouvaient en Syrie ou en Iraq », précise-t-il.

M. Matthews propose par exemple de faire témoigner, à la barre des procès de ceux qui seront inculpés, des victimes yézidies qui ont trouvé refuge au Canada. « Elles pourraient ainsi corroborer les atrocités dont elles ont été témoins en Syrie, en particulier celles qui ont été perpétrées par des ressortissants canadiens. »

À défaut d'écrouer ces combattants, le Canada a mis en place des mesures pour surveiller leurs déplacements à l'aide de bracelets électroniques et des ordonnances de ne pas troubler l'ordre public. Il a aussi révoqué leurs passeports. M. Matthews estime qu'il faut toutefois 40 personnes pour surveiller un seul individu en liberté au Canada. « Cela donc prend beaucoup d'argent et de ressources », dit-il.

La voie difficile de la réinsertion

Il existe donc selon Matthews deux dangers. Il craint que certains des combattants ne délaissent pas leur idéologie radicale et planifient des attentats au Canada ou qu'ils radicalisent d'autres Canadiens pour qu'ils commettent le mal.

Il soupçonne ensuite que certains combattants radicaux retournent dans de nouvelles zones de guerre comme en Libye, aux Philippines ou encore au Myanmar à cause du génocide perpétré contre la minorité musulmane des Rohingyas.

Le professeur Dawson reconnaît qu'« il existe une mince possibilité que deux ou trois combattants jouent la comédie en faisant croire qu'ils participent de bonne foi à des programmes de déradicalisation, mais qu'ils ne pensent qu'à retourner à l'étranger parce qu'ils sont toujours embrigadés ». Il affirme qu'un tel scénario a déjà été observé en Europe, mais jamais en Amérique du Nord.

M. Dawson ajoute que les initiatives de désengagement ne doivent pas représenter une occasion pour les autorités canadiennes de recueillir des informations au sujet des groupes terroristes auprès de ces « retournants ».

« Les programmes de déradicalisation ne fonctionneront pas si le processus n'est pas honnête ; ces combattants ne seront pas coopératifs s'ils ne croient pas qu'on cherche à véritablement les aider », précise-t-il. Il souligne en outre que les combattants qui auront réussi à réintégrer la société deviendront d'excellents mentors pour prévenir de futurs départs et dissuader les plus jeunes de commettre les erreurs qu'ils ont commises, parce que leur expérience est authentique.

M. Dawson croit néanmoins que les initiatives de déradicalisation ont été concluantes dans des pays comme la Colombie, le Sri Lanka ou le Danemark.

M. Ducol partage son optimisme, parce qu'il existe déjà des programmes de réinsertion sociale pour les criminels et les délinquants sexuels qui ont payé leur dette à la société. Il reconnaît toutefois que le gouvernement fédéral aura la tâche difficile de rassurer la population sur la pertinence de ces initiatives de désengagement.

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