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« Le livre noir des urgences de l'Outaouais » remis au CISSS de l'Outaouais

EXCLUSIF - À bout de souffle après des quarts de travail de plus de 12 heures, débordées par un ratio patients-infirmière jugé trop élevé et se butant à une direction qui, jugent-elles, ne les écoute pas, des infirmières de l'Outaouais se sont récemment vidé le coeur auprès de leur employeur.

Un texte de Mathieu Gohier et Florence Ngué-No

Selon l'instigatrice du projet, une cinquantaine d'infirmières, mais aussi des préposés aux bénéficiaires et des commis administratifs, racontent le climat de surmenage constant dans lequel ils travaillent dans un document intitulé « Le livre noir des urgences de l'Outaouais ». Un résultat direct, selon le personnel hospitalier, « des fusions et (des) nombreuses compressions budgétaires, dépassant les 30 millions de dollars ».

Radio-Canada a appris que le document, qui fait une soixantaine de pages, a été remis aux responsables des urgences et à la haute direction du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l'Outaouais jeudi dernier.

Si chaque témoignage est unique, tous relatent l'épuisement du personnel et le sentiment de ne pas toujours servir adéquatement les patients.

Une infirmière écrit : « J'ai de la difficulté à regarder dans le blanc des yeux mes patients et leurs familles et à leur dire que tout va bien aller, peu convaincue moi-même que tout ira bien. Le coeur me serre quand je vois des patients autrefois autonomes avec des culottes d'incontinence la nuit, faute de personnel pour les accompagner aux toilettes. »

Dans ce cri du coeur, une autre infirmière dit craindre les effets néfastes d'un travail qu'elle doit toujours faire de plus en plus rapidement.

« D'une telle vitesse que j'en ai peur pour ma licence ou pour le bien-être de mes patients. C'est inacceptable ce qui se passe à l'urgence! », affirme-t-elle.

Une collègue rappelle l'importance de ses responsabilités.

Caroline Dufour est une des rares infirmières à avoir accepté de témoigner à visage découvert. C'est la forte impression de ne pas travailler dans des conditions de travail normales qui l'a poussée à dénoncer la situation.

« Je suis assistante infimière-chef de nuit à temps partiel. Une nuit, on était 9 infirmières sur 11 à ne pas prendre de pause, pas de repas et plusieurs n'allaient pas très bien. Mon rôle, c'est de soutenir mon équipe, de les aider, et quand j'arrive dans les aires et que les infirmières pleurent parce que ça ne va plus du tout, parce que ça fait plusieurs nuits de suite qu'on n'a pas de pauses, parce que c'est trop lourd, parce qu'on n’est pas assez, c'est quelque chose dont je dois parler. Ce n'est pas normal, je ne connais pas d'autres corps de métier où on pleure au travail. »

Pour régler la situation, Mme Dufour demande que les infirmières soient vraiment consultées.

« D'être vraiment au coeur des décisions, parce qu'on est sur le plancher tout le temps, on voit ce qui se passe et je pense qu'on est capable d'évaluer la situation. On a une expertise pour ça », soutient-elle.

Une démarche pour changer les choses

Avant d'être remis à la direction du CISSS de l'Outaouais, ces récits de fatigue extrême ont été colligés par Sabrina Cyr, infirmière aux urgences de l'hôpital de Gatineau depuis un peu plus de deux ans.

Après avoir vu ses collègues s'épuiser et des conditions de travail de plus en plus difficiles, elle a pris l'initiative de rassembler leurs histoires.

« On a décidé de recueillir les témoignages d'infirmières de Hull et Gatineau de l'urgence, parce que c'est notre milieu de travail, pour voir ce qu'il en était. Au final, j'ai recueilli 50 témoignages de filles et gars exténués », relate-t-elle.

Sabrina Cyr sait que sa sortie publique pourrait nuire à sa carrière, mais si elle le fait, c'est pour faire bouger les choses.

« J'aime mon travail, j'adore être infirmière, mais je ne peux pas travailler dans ces conditions-là. C'est dangereux pour nous, c'est dangereux pour le patient... On aime ça venir travailler, mais je ne peux pas venir travailler quand je finis en pleurant. Ça n'a pas de sens. »

« Personne ne peut être indifférent », dit le CISSS de l'Outaouais

Le CISSS de l'Outaouais dit prendre très au sérieux les témoignages recueillis dans ce « Livre noir des urgences de l'Outaouais ». La directrice des ressources humaines, des communications et des affaires juridiques, Johanne Robertson, soutient que les histoires que contient le document ont été longuement examinées.

« Personne ne peut être indifférent à la lecture des différents témoignages. On a accordé une attention particulière à tout ce qui a été nommé à l'intérieur de ce document », explique-t-elle en entrevue.

Si elle reconnaît que la situation décrite ressemble à ce qui s'est produit ailleurs dans le réseau québécois de la santé récemment, Mme Robertson souligne toutefois que, depuis une semaine, le taux d'occupation des urgences a chuté, diminuant ainsi, selon elle, la pression sur le personnel.

« Il n'y a pas eu de TSO [heure supplémentaire obligatoire] la fin de semaine dernière. Les gens ont travaillé de façon importante avec des équipes qui étaient limitées, mais il n'y a pas eu de temps supplémentaire obligatoire », indique-t-elle.

Johanne Robertson ajoute que les discussions se poursuivent avec la FIQ pour éliminer les heures supplémentaires obligatoires et qu'une rencontre aura lieu à ce sujet le 19 février afin de trouver de nouvelles solutions.

Le CISSS de l'Outaouais reconnaît également que la composition des équipes aux urgences sera revue et qu'un troisième commis pourra s'ajouter pour réduire la tâche des infirmières.

« On était passé de trois à deux, alors force est de constater que ce n’était peut-être pas la meilleure des choses », admet Mme Robertson.

Pour ce qui est des employés qui craignaient d'être punis en dénonçant leurs conditions de travail, le CISSS de l'Outaouais assure qu'il n'y aura pas de représailles contre ceux qui ont participé au document ou qui ont témoigné.

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