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Les audits comptables « hallucinants » des producteurs de marijuana

Si leurs états financiers peuvent sembler miroitants, un examen plus approfondi des pratiques comptables des grands producteurs de marijuana révèle que celles-ci pourraient induire en erreur certains investisseurs, selon des experts.

Un texte de Natasha MacDonald-Dupuis

Depuis des semaines, les titres des producteurs de marijuana sont parmi les plus échangés à la Bourse de Toronto. Aurora Cannabis et les entreprises ontariennes Aphria, Cronos Group et Canopy Growth figurent régulièrement parmi les dix premières positions du classement.

Pas étonnant, puisque ces compagnies projettent des marges de profit élevées, dépassant parfois les 100 %.

Mais sur quoi s’appuient-elles, alors que le marché de la marijuana récréative n’existe pas encore?

Les NIIF

Depuis 2011, les entreprises canadiennes cotées en bourse sont tenues de s’appuyer sur les Normes internationales d'information financière (NIIF) pour produire leurs états financiers.

Pour le domaine de l’agriculture, ces normes exigent que les compagnies prédisent la valeur des récoltes en se basant sur les récoltes précédentes et le marché de cette matière première, comme c'est le cas pour le café, par exemple.

Le hic, c'est qu'il n'existe pas de précédent pour la marijuana. C'est un peu comme compter ses oeufs avant qu'ils ne soient pondus.

Les producteurs de marijuana sont donc tenus de faire une multitude d’estimations, comme le rendement des plantes, mais surtout la valeur de leur inventaire.

Dangers pour les investisseurs?

Beaucoup d'investisseurs enthousiastes qui comprennent mal ces normes risquent de perdre gros, selon Al Rosen, juricomptable et fondateur de la firme Accountability Research Corp.

Il qualifie leurs états financiers d'« hallucinations auditées », et prédit que seuls 20 % des producteurs survivront à long terme.

« C’est une course folle en ce moment. Déjà, certains producteurs ont été accusés d’utiliser des produits chimiques illégaux qui rendent leurs clients malades. D’autres placent des estimations de rendement beaucoup trop élevées sur des plants qui ne sont pas encore matures », dit-il.

« Il est déjà très facile pour n’importe quelle compagnie de manipuler un peu ses comptes annuels », renchérit l’analyste financier indépendant Donald Rumball. « Dans le cas d’une industrie nouvelle comme la marijuana, ça se fait dans l’inventaire. Et dans la première année, c’est une estimation qui n’est pas tout à fait juste ».

Paolo De Luca, chef de la direction financière chez Organigram, un producteur de cannabis de Moncton, admet que le modèle actuel permet une certaine subjectivité. « Nos estimations sont très prudentes, car nous voulons maintenir notre crédibilité. Mais ce ne sont pas tous nos concurrents qui suivent cette méthode », explique-t-il.

« Malheureusement, ces évaluations de la juste valeur requises par les NIIF peuvent créer de la confusion », admet le chef de la direction d’Aurora, Cam Bettley. « Certains producteurs peuvent en effet finir par afficher des marges brutes plus élevées que leurs revenus pendant une période de croissance rapide. »

Des ajustements

Pour aider les investisseurs à mieux comprendre ces variables, certains grands producteurs, comme Aurora et Organigram, ont récemment pris des mesures pour tenter de mieux représenter leurs projections, notamment dans leurs rapports annuels.

« Contrairement à la plupart de nos compétiteurs, nous séparons les revenus pour chaque région du Canada et nous divulguons le nombre de grammes produits », explique Cam Bettley.

Mais malgré tout, ces ajustements varient d’une compagnie à l’autre et il peut être difficile pour les investisseurs de les comparer. C’est pourquoi plusieurs analystes et producteurs demandent une normalisation des pratiques de l’industrie.

« L’Ontario Securities Commission pourrait certainement donner des directives et demander aux producteurs d'inclure certaines informations dans l’analyse par la direction de la situation financière et des résultats d'exploitation », estime Paolo De Luca.

Al Rosen, lui, va plus loin. « Le pouvoir d'établissement de ces normes doit être retiré des auditeurs financiers et confié à un comité fédéral indépendant. Ce sont les auditeurs financiers qui rédigent les règles et approuvent ces états financiers. C’est horrifiant que le gouvernement les laisse faire ».

Donald Rumball reste plus prudent et estime que la situation devrait se stabiliser lorsqu’il y aura un marché établi de la marijuana. Par contre, il concède qu’il est facile pour les entreprises de ne pas respecter les normes comptables, peu importe l’industrie.

« C’est une faiblesse importante au Canada parce qu’on n’a pas de commission des valeurs mobilières au niveau national; chaque province a son système. Mais ce n’est pas bien géré et il est facile de commettre des fraudes sans avoir de conséquences ».

Des solutions à l’étude

Au Québec, l’Autorité des marchés financiers estime qu’il est encore trop tôt pour commenter la situation. « Il s’agit d’un sujet qui fait actuellement l’objet d’échanges et de discussions avec nos collègues de l’Ontario Securities Commission », fait savoir par courriel le porte-parole de l'organisme Sylvain Théberge.

De son côté, le Conseil des normes comptables du Canada dit être au courant du problème et compte se pencher sur la question d'ici la légalisation.

Selon sa présidente, Linda Mezon, l'enthousiasme et la volatilité entourant la légalisation exacerbent le problème, mais celui-ci ne devrait pas durer une fois la légalisation bien établie.

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