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Mort d'Olivier Bruneau : de nouvelles révélations

Peu de temps avant qu'un travailleur ne meure écrasé par un morceau de glace sur un chantier de construction à Ottawa, en mars 2016, un bloc de glace est tombé juste à côté d'un autre ouvrier sur le même site. Ce cas, jamais rendu public auparavant, s'ajoute à deux autres accidents semblables déjà connus qui s'étaient produits avant la mort d'Olivier Bruneau. Devant, tous ces accidents, certains se demandent pourquoi des accusations criminelles n'ont toujours pas été portées contre les responsables de ce chantier situé à l'angle des rues Preston et Carling.

Un texte de Brigitte Bureau

Olivier Bruneau, un Gatinois de 24 ans, est mort écrasé par un énorme bloc de glace qui s'est détaché d'une paroi de l'excavation de neuf étages de profondeur où il travaillait. L'arpenteur était un employé de Bellai Frères Construction, l'un des sous-traitants embauchés par Claridge Homes pour la construction de la plus haute tour d'habitation à Ottawa.

Radio-Canada avait déjà révélé que deux accidents semblables étaient survenus sur le même site avant la mort du jeune travailleur, le 23 mars 2016.

On savait qu'en décembre 2015, la vitre de la cabine d'une excavatrice avait été endommagée par un matériau qui était tombé au fond du trou et que le 4 février 2016*, un morceau de glace était tombé sur un travailleur, qui s'en était tiré sans blessure grave.

Ce que nous venons d'apprendre, c'est qu'à la fin février 2016, quelques semaines avant la mort d'Olivier Bruneau, un autre accident a été évité de justesse. Un gros bloc de glace est tombé tout près d'un travailleur qui se trouvait au fond de l'excavation. Un peu plus et « il se faisait probablement tuer », nous a affirmé un travailleur qui connaît le chantier.

La glace s'est détachée du mur sud, dans le même secteur où les autres ouvriers ont été touchés.

Ainsi, à trois reprises avant l'accident mortel, des matériaux sont tombés dans l'excavation, mettant à risque la santé et la sécurité des travailleurs. Ceux à qui nous avons parlé ont exigé l'anonymat, de crainte de perdre leur emploi.

Les eaux souterraines s'infiltraient à travers les parois rocheuses et gelaient lorsqu'elles étaient exposées au froid. Quand les températures se réchauffaient, la glace tombait, selon différents rapports.

Déglaçage : facture de plus de 50 000 $

Radio-Canada a aussi appris que les services d'une entreprise d'Ottawa ont été retenus temporairement pour faire le déglaçage des parois de l'excavation.

Clean Water Works a été embauchée comme sous-traitant de l'entreprise Taggart, qui travaillait déjà sur le chantier pour Claridge.

Taggart communiquait avec Clean Water Works lorsque le superviseur du chantier pour Claridge voulait faire enlever la glace de certaines sections. L'entreprise Clean Water Works confirme qu'elle a reçu des appels de Taggart pour déglacer des murs durant une période de cinq semaines, soit du 19 janvier au 26 février 2016.

La facture pour les services de déglaçage durant cette période s'élevait à 50 000 $. C'est sans compter le montant que Taggart aurait aussi reçu à titre d'entrepreneur, une somme qu’elle n'a pas voulu divulguer.

Clean Water Works dit ne pas savoir pourquoi les appels pour enlever la glace sur le chantier ont cessé après le 26 février. L'entreprise soutient qu'elle n'était pas au courant des incidents du mois de février, avant l'appel de Radio-Canada.

Des sources nous ont affirmé que Claridge avait décidé de faire le déglaçage à l'interne après le 26 février.

Quand Olivier Bruneau est mort le 23 mars 2016, il y avait de la glace sur les murs sud et ouest de l'excavation, selon le rapport de l'inspecteur du ministère du Travail de l'Ontario.

La clôture a disparu

Le lendemain de l'incident du 4 février 2016, quand un morceau de glace est tombé sur un ouvrier, un inspecteur du ministère du Travail de l'Ontario s'est rendu sur les lieux.

Dans son rapport, l'inspecteur écrit en anglais que Claridge « a adopté une politique de non-accès aux zones où il y a risque de chute de glace et va ériger une barrière pour renforcer cette politique ».

Radio-Canada a appris que la clôture en question n'était plus en place au moment de la mort d'Olivier Bruneau, le mois suivant.

Elle avait été emportée lors de travaux sur le site et n'avait pas été remplacée.

Comme l'ont signalé différentes sources, la présence de la clôture n'aurait rien changé au sort d'Olivier Bruneau, puisqu'au moment du drame, il se trouvait à l'extérieur du périmètre qui avait été identifié comme dangereux.

Mais pour le Congrès du travail du Canada et le Conseil du travail d'Ottawa et du district, deux regroupements syndicaux à qui nous avons parlé, c'est une preuve de plus du peu d'importance que Claridge et Bellai accordent à la sécurité de leurs travailleurs.

Le rapport d'autopsie d'Olivier Bruneau note que la glace sur les parois pouvait atteindre 20 mètres de longueur.

Pourtant, la Loi ontarienne sur la santé et sécurité au travail (Règlement sur les chantiers de construction) est claire : « Les parois de l'excavation doivent être débarrassées des roches branlantes et autres matériaux qui pourraient glisser, rouler ou tomber sur des travailleurs. »

Le rapport d'autopsie indique aussi qu'au moment de l'accident, Olivier Bruneau portait l'équipement de sécurité approprié, y compris un casque protecteur, et qu'il n'était pas sous l'influence d'alcool ni de drogues.

La glace n'est pas le seul problème qu'ait connu ce chantier.

Le 23 mars 2018, deux ans jour pour jour après la mort d'Olivier Bruneau, un travailleur a fait une chute et s'est blessé à la tête. L'enquête du ministère du Travail de l'Ontario sur cet accident se poursuit.

Accusations criminelles réclamées

« Pour moi, il y a de la négligence de la part de l'employeur », affirme Donald Lafleur, vice-président du Congrès du travail du Canada, en réaction à l'accumulation d'accidents sur le même chantier. « Moi, si je pars avec mon auto puis je fais du 80 dans une zone de 50, puis je frappe quelqu'un, c'est la même chose. »

Sean McKenny, président du Conseil du travail d'Ottawa et du district, renchérit : « C'est symptomatique d'une compagnie qui ne prend pas la santé et sécurité au sérieux. Elle s'intéresse davantage à l'argent qu'à la vie des travailleurs. C'est vraiment triste. »

À la suite de la mort d'Olivier Bruneau, le Service de police d'Ottawa a déclenché une enquête criminelle, mais plus de deux ans après l’accident, aucune accusation criminelle n'a encore été déposée.

Le policier responsable de l'enquête sur la mort d'Olivier Bruneau a pris sa retraite le 1er mars dernier, mais joint au téléphone par Radio-Canada, Anthony Costantini a résumé l'état du dossier de la façon suivante : « Pour l'instant, il manque à la police certaines preuves qui lui permettraient de déposer des accusations criminelles. »

En juin 2017, le policier avait reconnu que l'enquête était pratiquement au point mort. M. Costantini déplorait alors que « personne chez Claridge Homes ne coopère avec la police. C'est comme ça depuis le début. »

Le Service de police d'Ottawa a indiqué à Radio-Canada que « cette enquête se poursuit », mais n'a pas voulu dire qui la dirigeait maintenant, se contentant d'affirmer qu'elle relève toujours de la Division des enquêtes criminelles de la division centrale.

« La police n'est pas aussi active qu'elle le devrait quand vient le temps de faire enquête sur des accidents de travail mortels », estime le syndicaliste Sean McKenny. « Il continue d'y avoir un millier de morts en milieu de travail chaque année dans ce pays. C'est frustrant et c'est triste. »

Selon Donald Lafleur, du Congrès du travail du Canada, ça va prendre un changement d'approche chez les policiers et les procureurs de la couronne.

Un test de la loi fédérale Westray

L'enquête criminelle sur la mort d'Olivier Bruneau est vue par plusieurs syndicats comme un test de la loi fédérale Westray.

Cette disposition du Code criminel a été utilisée à quelques reprises ces dernières années pour sévir plus durement contre des employeurs dont la négligence a entraîné la mort de travailleurs. Mais elle est encore trop rarement appliquée, selon les syndicats.

Si les responsables du chantier de la rue Preston, à Ottawa, ont échappé jusqu'à maintenant à des accusations criminelles, ils font l'objet d'accusations en vertu de la Loi ontarienne sur la santé et sécurité au travail.

Claridge Homes, Bellai Frères Construction et deux superviseurs du site, Léo Simard et Mike Lwow, sont accusés de ne pas avoir veillé à ce que le mur de l'excavation soit libre de toute matière pouvant tomber sur un travailleur et de ne pas avoir pris toutes les précautions raisonnables pour assurer sa sécurité.

Ces accusations ont été portées le 1er mars 2017 par le ministère du Travail de l'Ontario, mais le procès n'aura lieu qu'en mai 2019. Les entrepreneurs reconnus coupables d'infractions provinciales reçoivent habituellement des amendes, même si des peines d'emprisonnement sont possibles.

Claridge Homes et Bellai Frères Construction ont refusé de commenter les nouvelles révélations.

L'avocat de Bellai précise que c'est en raison du procès prévu l'an prochain. « Alors que Bellai apprécie l'invitation de donner sa version des faits, la compagnie n'est pas en mesure de réagir pleinement aux événements soulevés », a expliqué Me Jeremy Warning. « Nous prévoyons que tous les faits et les circonstances de tout incident antérieur présumé et leurs liens, s'ils existent, avec l'accident de M. Bruneau seront examinés au procès. »

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