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Plombière sur un chantier : « Tous les gars font au moins un commentaire »

Cela va maintenant faire 16 ans que Claudie Morissette promène ses outils de plombière sur les chantiers de construction en Outaouais. Les commentaires déplacés, les regards appuyés et les silences malaisants liés à sa seule présence dans cet univers majoritairement masculin auraient pu la dégoûter, mais au contraire, elle lance un appel pour qu'il y ait plus de femmes dans la profession.

Un texte d’André Dalencour pour Les malins

« Je me suis posé plus la question à savoir ce que je voulais rechercher dans mon emploi, plutôt que quel emploi je voulais avoir », répond Claudie quand on lui demande comment elle est devenue plombière.

Cette maman de deux enfants voulait un métier avec des horaires flexibles, mais aussi qui l’amènerait à beaucoup bouger et à travailler à son compte. Surtout, elle ne voulait pas passer sa journée assise à un bureau, devant un écran d’ordinateur.

De son propre aveu, son poids plume et son 1,60 m ne lui donnaient pas la morphologie idéale pour devenir plombière, sachant que l’outillage peut peser une trentaine de kilos à lui tout seul. Par contre, son tempérament compensait les centimètres et les kilos en moins.

« Il ne faut pas se laisser arrêter par notre grandeur, notre poids. Il y a toujours des trucs pour aller chercher de la force », explique-t-elle.

Elle croit aussi que pour arriver à se faire une place dans ce milieu, un certain sens de la répartie est nécessaire, tout en sachant faire preuve de discernement.

« Il faut avoir la parole facile, mais il faut aussi savoir faire attention à ce qu’on dit, parce que tout peut être pris à double sens. C’est un peu d’avoir de la diplomatie à travers ça. C’est sûr qu’être travaillante et s’habiller de façon adéquate, ça apporte le respect en partant », ajoute-t-elle.

Confrontée aux préjugés

Quand elle a commencé sa carrière, Claudie était âgée d’une vingtaine d’années. Elle a très vite été confrontée aux préjugés de ses collègues masculins.

« On ressent le silence, des fois des petits malaises, des visages qui font [un air] de surprise », détaille-t-elle.

Paradoxalement, c’est avec les plus jeunes qu’elle a eu le plus de problèmes pour se faire accepter.

« Les vieux, la libido elle a eu le temps de descendre un peu. Ils sont moins énervés. Ils sont plus respectueux. Ils vont être plus étonnés, ils vont faire plus le saut, mais ils ne viendront pas m’écœurer », souligne-t-elle.

Il y a aussi eu les gérants de chantier qu'il fallait convaincre. Certains ne daignaient même pas lui donner la chance de prouver ce qu’elle valait.

« Voilà 16 ans, je rentrais sur un chantier puis il y avait des gérants qui ne voulaient pas que je travaille pour eux… En 2002-2003, ça ne fait pas si longtemps que ça. Il y en a même qui ont appelé mon patron du moment, puis ils ont demandé qu’il me "clear" », raconte-t-elle.

Elle s’estime chanceuse que son employeur de l’époque l’ait défendu en refusant de la renvoyer sans un motif valable.

Quant aux blagues sur sa « crack » de plombier, elle assure en avoir entendu beaucoup avec les années et elle a appris à ne pas se laisser déstabiliser.

« Je pars toujours avec une bonne ceinture et un chandail assez long », dit-elle en riant. « Je la reçois [cette blague], ou je vais avoir des petits commentaires. J’en ris puis je la laisse passer, parce que ça ne sert à rien de chialer, je ne gagnerai jamais mon point. Je vais le gagner en travaillant. »

Avec le temps, elle a constaté que réagir sous le coup de la colère ne faisait qu’envenimer les choses.

« Tous les gars font au moins un commentaire. J’en ai plus que la moitié, qui après une semaine, j’en entends plus parler. Après j’en ai une autre moitié qui pars en un mois et demi. J’en ai une couple de colon qui continue pendant trois mois », énumère-t-elle. « Celui qui dure un an… Je pense que j’en ai pogné un en 16 ans. Vraiment, il a fallu que je lui donne une feuille en lui disant : "Si t’arrêtes pas… Je suis plus capable". »

Faire carrière malgré les difficultés

À un moment donné, Claudie s’est lassée et elle a arrêté de travailler sur les chantiers pour se concentrer sur le secteur résidentiel. Elle a fini par revenir sur sa décision par amour pour son métier.

De retour sur les chantiers, elle se spécialise désormais dans la finition et non plus dans le gros œuvre, le rough comme elle l’appelle.

« Quand le rough est dans les murs, tous les [revêtements] sont enlevés, fait que tu te vois à travers les pièces. Tandis que quand je suis à la finition, s’il y en a un qui travaille à côté et qui me regarde, ben je ferme la porte de la salle de bain », fait-elle valoir. « Je ne suis pas haïssable et j’adore travailler avec du monde, sauf qu’à un moment donné, je veux être capable de fermer des portes si je ne me sens pas bien. »

Heureusement, elle constate un changement dans la dernière année, notamment grâce au mouvement #moiaussi.

« On a moins de commentaires déplacés, ils sont moins pires qu’avant. Ça aide. Plus le monde en parle, mieux c’est. Sauf qu’à un moment donné, il n’y aura rien de mieux que d’avoir plus de filles dans la construction pour faire en sorte qu’ensemble on va pouvoir changer quelque chose », est-elle persuadée.

Pour y parvenir, cela passe selon elle par des ajustements dans la législation.

« Les lois sont vraiment faites pour les gars. C’est pas fait pour les femmes du tout parce que justement on n’est pas assez. On n’est pas assez pour revendiquer », déplore-t-elle.

Par exemple, un employeur a une obligation légale de reprendre une employée à son retour de congé, mais Claudie estime que ce n’est pas suffisant pour protéger les nouvelles mamans.

« Il faut comprendre que pendant notre congé maternité, on ne force pas comme avant. J’ai perdu ma masse musculaire, tout est à refaire. J’ai un laps de temps de trois mois d’ajustement. Est-ce que mon patron sur le moment va être assez patient pour comprendre ça? », questionne-t-elle.

Aujourd’hui âgée de 37 ans, Claudie dégage néanmoins beaucoup de sérénité et de fierté en évoquant son parcours professionnel.

« Plus les années passent, plus ma réputation me précède. Il ne faut pas se décourager les premières années. Tout le monde a ses preuves à faire, mais nous autres, on a un petit peu plus longtemps à faire, c’est tout », glisse-t-elle dans un sourire.

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