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Problèmes à la DPJ en Outaouais : « Même nos intervenants veulent fuguer », dit un syndicat

Malgré leurs convictions profondes envers la mission de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) et des centres jeunesse, des employés travaillant de près avec les enfants vulnérables en Outaouais se sont confiés à Radio-Canada sous le couvert de l'anonymat pour dénoncer une surcharge de travail et un épuisement généralisé.

Un texte de Laurie Trudel

Ces intervenants s'inquiètent pour leur santé mentale, celle de leurs collègues et, par conséquent, celle des jeunes qu'ils doivent épauler.

L’an dernier, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l'Outaouais a déboursé plus d'un million de dollars en prestations d’assurance salaire pour les professionnels de la santé des centres jeunesse de la région, ce qui est plus du double qu'il y a cinq ans.

L'épuisement est désormais généralisé au sein des travailleurs, selon Sébastien Trudel, représentant syndical à l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) de l’Outaouais.

Selon le CISSS de l’Outaouais, 21 des 140 employés des centres de réadaptation et du département de l’application des mesures dans les centres jeunesse sont actuellement absents du travail.

Six le sont pour des raisons de santé psychologique, alors que sept d’entre eux ont obtenu un congé à la suite d’un accident de travail. Trois de ces cas sont directement liés à des incidents de violence survenus en centre de réadaptation.

La DPJ en Outaouais compte quant à elle 115 employés. Huit employés sont actuellement absents du travail, trois d’entre eux le sont pour des motifs d’ordre psychologique.

La pointe de l’iceberg?

Ces données ne seraient que la pointe de l’iceberg, selon Martine*, qui constate que la santé mentale de plusieurs collègues se détériore. Ceux-ci veulent aider les jeunes, mais ils n’ont pas l’impression d’être en mesure de le faire adéquatement.

Tel que des employés l’ont révélé à Radio-Canada, les intervenants sont confrontés à la grande détresse des jeunes au quotidien, laquelle est exacerbée par les délais de services qui peuvent, dans certains cas, être six fois plus longs que la cible provinciale.

Selon les témoignages recueillis par Radio-Canada, un sentiment d'impuissance et d'incompétence s'est emparé de plusieurs employés. Dans certains cas, cet épuisement s’est transformé en détresse.

« Est-ce que je suis juste faible? Est-ce que je ne suis pas fait pour ce travail-là? » sont des questions qui trottent régulièrement dans la tête d’Yvon. Il confie qu’il est « difficile d’aider quand tu dois mettre toutes tes énergies à te relever toi-même ».

Le représentant syndical Sébastien Trudel s’inquiète des conséquences de cette surcharge pour les services aux enfants. « On n’est pas tout le temps en train de donner le bon service au bon moment », dit-il.

La porte-parole de l’APTS en Outaouais, Andrée Poirier, ajoute que des employés ont envie de quitter le milieu tant les conditions de travail sont difficiles, ce qui ne ferait qu’empirer la problématique de surcharge.

« Il n’y a pas juste nos jeunes qui fuguent, c’est nos intervenantes et nos intervenants qui veulent fuguer, veulent s’en aller ailleurs », lance-t-elle.

Un sondage récemment réalisé par le syndicat révèle que près de 75 % des travailleurs du secteur psychosocial vont jusqu’à faire des heures supplémentaires non rémunérées.

Selon les travailleurs que nous avons rencontrés, c’est souvent leur famille immédiate qui leur fait réaliser que ça ne va plus.

Des dossiers complexes, un sentiment de surcharge

Le 23 mars 2018, 80 enfants de l’Outaouais étaient en attente d’une évaluation à la DPJ. Selon le CISSS de l’Outaouais, les dossiers sont de plus en plus complexes, avec des multiproblématiques.

Il y a de nombreux cas de troubles du comportement et du spectre de l’autisme, de violence, d'inattention en classe, des difficultés d’apprentissage et des problèmes de santé mentale, par exemple.

Plusieurs variables viennent complexifier le travail des employés, selon la directrice régionale de la DPJ, Michelyne Gagné. Celle-ci note notamment que les nouveaux arrivants ont de nombreux besoins en matière de traduction.

« L’autre chose, c’est que des familles recomposées, c’est la norme maintenant. Avant c’était l’exception. En matière de protection de la jeunesse, on doit rencontrer toutes les personnes qui sont significatives. Donc, ça double et ça triple les rencontres que les intervenants ont à faire », conclut-elle.

Peu de renforts disponibles pour les employés

Alors que les travailleurs dénoncent une surcharge et des conditions de travail difficiles, des postes sont vacants au sein des équipes. Les difficultés de recrutement conjuguées à une pénurie de personnel compliquent le processus de dotation de personnel.

Le directeur des programmes jeunesse au CISSS de l’Outaouais, Martin Vachon, affirme que deux postes ont été créés dans les derniers mois dans les centres jeunesse pour soutenir les intervenants et combler les besoins de remplacement, qui peuvent aussi passer par la liste de rappel au besoin.

À la DPJ, deux postes sont vacants au département des signalements, un autre aussi à l’application des mesures.

De plus, lorsque des employés partent en congé de maladie, le remplacement ne se fait pas aussi rapidement que les employés le souhaiteraient.

Bien que les requêtes soient faites dès le début du congé, le délai avant l’arrivée du remplaçant peut s’échelonner sur plusieurs semaines, dans certains cas.

La mobilité de la main-d’oeuvre vient aussi compliquer le travail de recrutement, explique Mme Gagné. Une grande majorité des travailleurs sont de jeunes femmes qui souhaitent bâtir leur famille et s’absentent pour un ou plusieurs congés de maternité.

Pas de charge de travail alourdie, rétorque la DPJ

Mme Gagné insiste pour dire que la difficulté à remplacer ces employés absents ne crée cependant pas une charge de travail supplémentaire pour ceux qui restent.

« Dans l’organisation, au niveau de la gestion, on gère les choses de façon à ce que, par exemple, les listes [d’attente] ne soient pas dans les charges de travail des intervenants, c’est dans mon bureau à moi », affirme la directrice régionale.

Le directeur des programmes jeunesse au CISSS de l’Outaouais, Martin Vachon, reconnaît que le contexte de travail peut être difficile et complexe, tout en soulignant que « le soutien de l’équipe permet aux gens de passer au travers ».

Le deuxième de deux reportages

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