EXCLUSIF - Après plus d'un an d'enquête, la Gendarmerie royale du Canada et le Service canadien du renseignement de sécurité ne sont toujours pas en mesure de dire publiquement qui aurait déployé des dispositifs d'espionnage dans la capitale fédérale. En avril 2017, un reportage de Radio-Canada avait révélé la présence d'intercepteurs d'IMSI à Ottawa et à Montréal. Ces appareils peuvent capter les données des téléphones mobiles et écouter les conversations téléphoniques.

Un texte de Brigitte Bureau

Nos révélations concernant la présence d'appareils d'espionnage à proximité du parlement, l'année dernière, avaient semé l'émoi.

Dans les heures qui avaient suivi notre reportage, le ministre fédéral de la Sécurité publique annonçait le déclenchement de deux enquêtes, le 4 avril 2017.

« La GRC et le SCRS mènent tous les deux une enquête pour aller au fond de cette affaire et déterminer exactement qui a mené ces activités », affirmait alors Ralph Goodale. Le ministre se disait « très impatient » de savoir qui en était responsable.

Plus d'un an après cette annonce, la GRC et le SCRS nous disent que leurs enquêtes ne sont toujours pas terminées et qu'il leur est impossible de nous fournir des informations.

Le mystère demeure donc entier. Qui a déployé des intercepteurs d'IMSI dans la capitale fédérale?

Rappelons que cet appareil, qui imite le fonctionnement d'une antenne cellulaire, attire vers lui le signal de tous les téléphones mobiles dans un rayon d'un demi-kilomètre. Il capte alors leur IMSI « International Mobile Suscriber Identity » (identité internationale d'abonnement mobile), un numéro unique qui identifie l’abonné. Il saisit aussi les numéros entrants et sortants. Certains modèles peuvent même écouter les conversations téléphoniques et lire les textos en temps réel.

L'enquête de Radio-Canada avait décelé la présence de ces dispositifs dans un périmètre qui incluait, entre autres, le parlement, le bureau du premier ministre, l'ambassade des États-Unis et la Défense nationale. Nous avions aussi détecté la présence de capteur d'IMSI à l'aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau à Montréal.

Des experts en cybersécurité avaient montré du doigt certaines puissances étrangères, tels la Chine, la Russie, Israël et les États-Unis, comme étant de possibles auteurs de ces activités d'espionnage. Celles-ci avaient toutes nié en être responsables, sauf l'ambassade des États-Unis, qui avait refusé tout commentaire.

Washington plus transparent qu'Ottawa

Si le ministre fédéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a adopté des mesures pour détecter et empêcher l'utilisation illégale d'intercepteurs d'IMSI dans la capitale fédérale durant la dernière année, il se garde bien de le dire. Un porte-parole de son bureau, Scott Bardsley, s'est contenté de rappeler qu'il existe déjà des lois fédérales interdisant l'utilisation illégale des technologies servant à intercepter ou à perturber des communications.

L'absence de renseignements du côté canadien jure avec l'approche américaine. Récemment, Homeland Security, le ministère américain de la Sécurité intérieure, a confirmé publiquement qu'il avait mené un projet pilote à Washington de janvier à novembre 2017, et qu'il avait décelé ce qui semblait être des intercepteurs d'IMSI, notamment près de la Maison-Blanche.

ESD America, une entreprise de Las Vegas spécialisée en cybersécurité, fait la détection d'intercepteurs d'IMSI pour le compte de ce ministère. C'est cette entreprise qui avait appuyé Radio-Canada dans son enquête à Ottawa.

Joint au téléphone, son président, Les Goldsmith, n'a pas voulu donner de détails quant à ses contrats avec l'administration américaine. Il a toutefois expliqué que des détecteurs que son entreprise avait déployés pour des clients du secteur privé à Washington avaient capté « de l'activité associée aux intercepteurs d'IMSI près de plusieurs édifices sensibles ». C'était le cas « près de la Maison-Blanche, près du Sénat et du Pentagone », a-t-il précisé. Selon M. Goldsmith, d'après l'information enregistrée, les équipements décelés appartiennent probablement à des entités étrangères.

Homeland Security a précisé publiquement qu'il n'avait pas été en mesure d'identifier les responsables de ces activités, et que certains signaux décelés provenaient de véritables antennes cellulaires.

Le ministère américain avait déjà soulevé les risques associés aux intercepteurs d'IMSI dans une étude approfondie sur la sécurité des appareils mobiles publiée en avril 2017.

L'étude qualifiait les intercepteurs d'IMSI « de menace croissante, parce qu'ils permettent aux pirates informatiques, aux criminels et aux espions de suivre à la trace les utilisateurs de téléphones cellulaires, et de surveiller et enregistrer les conversations et les messages textes ».

Pour sa part, le gouvernement canadien, à notre connaissance, n'a jamais publié d'étude exhaustive sur les différentes failles de la téléphonie mobile.

Les corps policiers : grands utilisateurs d'intercepteurs d'IMSI

En réaction à notre reportage, l'an dernier, la GRC et le SCRS avaient reconnu publiquement pour la première fois qu'ils utilisaient régulièrement des intercepteurs d'IMSI dans le cadre de leurs enquêtes. Ils avaient toutefois affirmé que leurs dispositifs n'étaient pas actifs au moment des tests de Radio-Canada.

L'utilisation des intercepteurs d'IMSI par au moins cinq autres corps policiers a aussi été documentée. Il s'agit de la Police provinciale de l'Ontario, de la police de Toronto et de celles de Vancouver, Calgary et Winnipeg.

Plusieurs experts ont affirmé que le déploiement de ces appareils représente des risques pour la protection de la vie privée, mais aussi pour la sécurité individuelle. Quand un intercepteur d'IMSI est en marche, le fonctionnement des téléphones mobiles peut être interrompu. Un abonné pourrait ne pas pouvoir recevoir ou faire d'appels, y compris des appels au 911 en cas d'urgence.

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