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Racisme : une école devient un refuge pour de jeunes Autochtones

Manque de financement, parents craintifs et élèves au lourd passé ; tout semble jouer contre l'école secondaire Dennis Franklin Cromarty, située à Thunder Bay, la ville canadienne où le taux de crime haineux est le plus élevé. L'école aspire à offrir un avenir et une nouvelle famille aux jeunes Autochtones qui ont dû quitter leurs communautés pour y étudier. Un rêve constamment mis à mal.

Un texte de Joël Ashak et de Stéphany Laperrière

Dennis Franklin Cromarty, ou DFC, a les allures d’une école comme les autres. Dans ses couloirs aux tons jaune pastel, l’atmosphère y est chaleureuse, ponctuée par les bruits typiques d’adolescents qui rient et qui se chuchotent les derniers potins du weekend.

Un matin de décembre, durant une pause, deux élèves décorent le sapin de Noël, faisant parfois quelques pas en arrière pour mesurer l’arbre d’un oeil artistique. Dans la « salle des aînés », une pièce de repos et d’échanges, des adolescentes discutent, assises sur un canapé moelleux pendant que John, un des aînés, prépare de la bannique, une pâtisserie autochtone frite dans l’huile. Il en offre avec sourire, et insistance, à tous ceux qui passent.

Se trouvant là par hasard, un visiteur non averti serait loin de se douter que le gymnase de l’école a plusieurs fois été transformé en salle de cérémonie funèbre, ou que bon nombre des élèves qui chahutent joyeusement dans les couloirs viennent de familles accablées par le suicide et la violence. Ce sont des bagages qu’ils traînent avec eux, un poids invisible dans leur sac à dos.

L’école Dennis Franklin Cromarty a été fondée en 2000 par le Conseil de l’éducation des Nishnawbe du Nord. Ce conseil, gouverné par les chefs de 24 Premières Nations du Nord de l’Ontario, tente d’assurer la réussite scolaire des jeunes Autochtones tout en conservant leur héritage ancestral.

« DFC est devenue ma maison », résume l’élève de dernière année, Alaina Sakchekapo.

Dans sa salle d’entraînement, la lutteuse de 17 ans est dans son élément. Assise sur un banc, entourée d'haltères, elle n’a que de bons mots pour son école. Derrière son apparence frêle et timide, le ton et le regard de l’adolescente laissent percevoir un esprit combatif, résultat d’une vie déjà remplie d’épreuves.

Quitter une communauté de 900 habitants, à l’âge de 14 ans, pour s’installer à Thunder Bay dans une famille d’accueil a été, elle l’admet, une transition très difficile. Rien que de trouver son chemin dans les nombreuses rues de la ville était une épreuve.

Inscriptions en baisse

Malgré les bons mots des élèves, les inscriptions à DFC sont en chute libre. Le nombre de jeunes qui choisissent de quitter leur communauté pour venir y étudier est passé d’une moyenne de 150 dans les dernières années, à 76 cet automne, soit presque moitié moins, selon Greg Quachegan, le directeur adjoint de l’école.

Ce sont les sinistres événements qui ne cessent de ternir la réputation de Thunder Bay qui sont en cause, explique-t-il, lors d’une visite de l'établissement.

En 2015, notamment, la ville a fait les manchettes lorsque le coroner de la province a ouvert une importante enquête sur la mort de sept jeunes à Thunder Bay, dont six fréquentaient l’école secondaire DFC.

Le printemps dernier, après que les corps de deux autres adolescents eurent été retrouvés dans une rivière du centre-ville, le grand chef de la Nation Nishnawbe Aski, Alvin Fiddler, alarmé par la situation, a demandé à la Ville de déclarer l’état d’urgence.

« Je pense que les parents dans le Nord ont peur d’envoyer leurs enfants ici, et je le serais aussi si je vivais là-bas », admet l’enseignant d’histoire Greg Chomut, ajoutant que la couverture médiatique accentue l’image négative de Thunder Bay.

Un adversaire de taille

Ainsi, l’un des plus grands défis pour l’école secondaire est de surmonter la mauvaise réputation de Thunder Bay.

« Je ne veux pas que nos élèves aient le sentiment que tout le monde est xénophobe, dit Greg Chomut, debout dans une salle de classe dont les murs sont couverts de dessins faits par des élèves. Je ne veux pas qu’ils se promènent dans la ville en pensant que les gens ont des idées racistes à leur égard, parce que ça créerait énormément de frustration. »

Mais chaque fois qu’un jeune Autochtone est retrouvé mort à Thunder Bay, la nouvelle a l’effet d’un séisme à DFC, et tout est à rebâtir.

« C’est tragique. Même si les élèves ne connaissent pas les défunts, ils s’identifient à eux parce qu’ils viennent aussi d’une Première Nation, et qu’ils ont le même âge et le même parcours », poursuit l’enseignant.

Des conseillers sont mis à la disposition des jeunes en tout temps pour les aider à surmonter ces épreuves, qui s’ajoutent à toutes celles qu’ils vivent au quotidien.

Car les élèves traînent de nombreux « traumatismes émotionnels », raconte le directeur adjoint. « Ils ont été témoins de suicides et de pauvreté dans les réserves. »

Des parents réticents

Landan Wesley, âgé de 19 ans et originaire de Cat Lake, une communauté à plus de 400 km au nord-ouest de Thunder Bay, a convaincu ses parents de le laisser aller à DFC, malgré leur forte opposition.

Encore en sueur après son cours de sport, le jeune homme confie d’une voix nonchalante avoir connu des situations personnelles éprouvantes. Mais il préfère ne pas les raconter. Pour lui, quitter sa communauté d’environ 500 habitants pour étudier à Thunder Bay était une issue de secours impérative.

« Mon ancienne vie était malsaine, j’avais des problèmes de santé mentale, j’étais en colère », dit-il en décrivant des conditions de vie déplorables à Cat Lake.

DFC lui a permis de reprendre confiance en lui : « Avoir une bonne note, c’est vraiment gratifiant ».

Reste que de fréquenter l’école secondaire DFC est un véritable chemin de croix pour ces adolescents. Ce n’est pas tant à cause de l’école, pour laquelle les élèves ne tarissent pas d’éloges, mais des nombreux « sacrifices » qu’il faut faire.

« Ils ont quitté leur maison, leur famille, leur communauté pour venir dans une ville où ils n’ont jamais vécu et doivent, pour la première fois, faire face au racisme », explique l’enseignant d’éducation physique, Aaron Guthrie.

Mais l’envie d’avoir une « vie normale » était plus forte que tout pour Alaina Sakchekapo, originaire de Weagamow Lake, une petite communauté du Nord-Ouest de l’Ontario.

« J’étais complètement dépassée, c’était troublant, dit-elle en se rappelant son arrivée à Thunder Bay. Je me suis repliée sur moi-même parce que je n’étais pas habituée à avoir autant de gens autour de moi. »

Après un an et demi passé dans une école secondaire publique de Thunder Bay, où elle peinait à se faire des amis, Alaina a choisi d’être transférée à DFC.

« Tout le monde comprend ce que tu traverses ici », dit-elle.

« Ils vont sûrement encore se débarrasser de moi. »

À leur arrivée, les jeunes sont confiés à des familles d’accueil. Une situation qui peut s’avérer instable et s’accompagner d’un lot de problèmes. Alaina dit avoir changé de lieu de résidence à 13 reprises au cours des trois dernières années, et ajoute que son cas n’est pas isolé.

Encore aujourd’hui, elle hésite à défaire complètement ses bagages, de peur d’être de nouveau renvoyée de sa maison d’accueil.

La sécurité et l’encadrement des élèves s’en trouvent aussi amoindris. Des élèves vivent de l’autre côté de la ville, « parfois à une heure d’autobus de l’école, avec deux ou trois correspondances », raconte l'enseignant Greg Chomut.

Pour pouvoir pallier tous ces problèmes, DFC milite depuis des années pour la construction d’une résidence pour les élèves, mais le gouvernement fédéral fait la sourde oreille, déplore Norma Kejick.

L’école est gérée par les Premières Nations et financée par le ministère des Affaires autochtones et Développement du Nord Canada.

« Le ministère refuse de financer la résidence parce que le site n’est pas situé dans une réserve », affirme la directrice.

Ottawa dit être disposé à explorer diverses options pour l'hébergement des élèves à Thunder Bay. Sans donner d’échéancier, le ministère indique dans un courriel que le fédéral a accepté de financer une étude de faisabilité jusqu’à 300 000 $.

En attendant, DFC met en place des solutions provisoires. L’école offre des services de navettes nocturnes pour les élèves et contacte les familles d'accueil tous les soirs à 22 h pour s’assurer que les jeunes sont bien rentrés. Si les familles sont toujours sans nouvelles à minuit, un rapport de personne disparue est immédiatement rempli, explique Norma Kejick.

Mettre l’accent sur les traditions

Au cours d’une entrevue dans les couloirs de l’école, le directeur adjoint s’interrompt plusieurs fois dans ses réponses, s’efforçant de ne pas insister sur les aspects négatifs de Thunder Bay. Un exercice visiblement difficile.

L’intention de Greg Quachegan de mettre en valeur son école est justifiée. DFC demeure un établissement agréable et invitant, où la passion du personnel est palpable.

Les enseignants déplorent devoir eux-mêmes demander des subventions et des bourses à répétitions pour éviter que le bâtiment ne tombe en décrépitude. Mais leurs efforts sont payants.

Leurs ateliers de soudure, de musique et de menuiserie pourraient faire des envieux.

La visite de l’école se termine dans la salle de menuiserie, où Greg Quachegan montre fièrement des arcs fabriqués par les élèves. Car à DFC, explique-t-il, la solution passe aussi par l’accent mis sur les traditions autochtones.

Dans une ville où l'origine de ces jeunes est constamment synonyme de tragédie, tous les efforts sont faits pour valoriser leur héritage.

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