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Six fois plus d’attente que la norme dans certains cas à la DPJ en Outaouais

Les enfants de l'Outaouais qui font l'objet d'un signalement qualifié de non prioritaire à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) attendent en moyenne six fois plus longtemps qu'ils ne le devraient avant d'être pris en charge et évalués, selon des documents obtenus en vertu de la Loi sur l'accès à l'information. Des employés de la DPJ et des Centres jeunesse de l'Outaouais se sont confiés à Radio-Canada sous le couvert de l'anonymat pour dénoncer ces délais qui nuisent avant tout au bien-être de dizaines de jeunes, selon eux.

Un texte de Laurie Trudel

Ceux qui travaillent auprès de ces enfants de 0 à 18 ans s’inquiètent de plus en plus de la qualité des services offerts à cette clientèle vulnérable. Les cas qualifiés de non prioritaires ne mettent pas la vie de l’enfant en danger, mais n’en demeurent pas moins sérieux. Certains jeunes sont négligés par leurs parents, victimes d’abus psychologique ou d’aliénation parentale. D’autres sont aux prises avec des troubles de santé mentale, de consommation, une anxiété sévère ou un mal de vivre… Et ils ne devraient pas se heurter à une telle lourdeur administrative, d’après les employés qui se sont confiés à Radio-Canada.

Dans certains cas, ces délais notables combinés au manque d’accessibilité aux services peuvent même entraîner le retrait d'un enfant de sa famille, selon Luc*, qui travaille de près avec ces enfants en détresse.

*Trois employés ont fait fi de l'interdiction de communiquer avec les journalistes pour lancer un cri d'alarme, dans le but de protéger leurs collègues et les enfants. Radio-Canada leur a attribué des noms fictifs et a dissimulé la nature précise des fonctions qu’ils occupent, puisqu'ils craignent de perdre leur emploi.

25 jours d’attente en moyenne pour les cas non-prioritaires

Des documents obtenus en vertu de la Loi sur l’accès à l'information montrent que lors d’un signalement à la DPJ, les cas jugés urgents pour la santé et la sécurité de l'enfant (code 1) sont traités conformément aux cibles établies par Québec, tout comme les cas jugés prioritaires (code 2).

Cependant, l’attente pour les jeunes dont le cas est jugé moins prioritaire (code 3) en Outaouais est loin de respecter la cible établie par la province. En date du 23 mars dernier, l’attente moyenne pour leur évaluation était de 25 jours, ce qui est 6 fois plus élevé que la cible provinciale. Le manuel de référence sur la protection de la jeunesse vise quatre jours d’attente seulement.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux juge qu'une priorité est donnée aux situations les plus graves, c’est-à-dire celles où l’intégrité physique d’un enfant est menacée. Un dossier prioritaire comprend les abus physiques et sexuels et la négligence grave. La détermination du code (1, 2 ou 3) sera effectuée en fonction de la gravité de la situation dans laquelle se trouve l’enfant.

Une fois le dossier de l’enfant retenu et qu’il est déterminé que celui-ci doit obtenir des services pour assurer sa santé, sa sécurité et son développement, il fera également face à d’autres délais de procédures, comme l’évaluation et l’orientation de sa condition vers les services nécessaires. Le délai moyen en Outaouais entre un signalement retenu et le premier contact à l’évaluation est de 16 jours, toujours en date du 23 mars.

Lorsqu'on additionne tous ces délais, on observe qu'un enfant peut attendre pendant des mois dans certains cas avant d’obtenir un plan d’intervention adapté à ses besoins, puis avant que les mesures nécessaires soient appliquées.

De 2016 à 2017, le nombre de signalements à la DPJ a bondi de 8,5 %, ce qui représente, en tout, plus de 6000 signalements. Mais seulement 2500 d’entre eux ont été retenus.

Depuis, les signalements ont continué à augmenter, admet la directrice de la Protection de la jeunesse au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Outaouais, Michelyne Gagné. Le nombre de cas qui nécessitent une intervention a, lui aussi, continué d’augmenter.

Des situations qui s’aggravent

Pendant ce temps, des situations au départ préoccupantes peuvent devenir rapidement urgentes pour des jeunes en situation de vulnérabilité. Les travailleurs rencontrés par Radio-Canada affirment qu'un dossier qui nécessite une évaluation (code 3) peut devenir une urgence (code 1) lorsque les services nécessaires ne sont pas offerts en temps opportun. Martine* le constate régulièrement dans son travail.

Martine croit que la DPJ met à risque de jeunes enfants en les laissant avec des parents qui ne sont pas en mesure de prendre soin d'eux.

De plus, les travailleurs qui se sont confiés à ICI Ottawa-Gatineau se disent insatisfaits de leur capacité à offrir les services adéquats aux enfants dans le besoin. De son côté, Luc est très préoccupé par l'impact de ces délais pour les familles : « C’est des familles qui ont besoin qu’on leur donne du temps, on a aussi besoin de créer une relation de confiance avec ces gens-là, ça implique un certain temps aussi et une disponibilité mentale », explique Luc.

« Ce n’est pas évident, quand on est en train de faire une intervention, mais qu’on est aussi préoccupés par nos listes de retours d’appel qu’on n'a pas eu le temps de faire », conclut-il.

Un manque de ressources, selon le syndicat

Face à ces constats, la porte-parole régionale de l'Alliance du personnel professionnel et technique (APTS) de l’Outaouais, Andrée Poirier, se pose de sérieuses questions.

Et la réponse est non, selon elle.

Quand la situation nécessite le placement d’un enfant dans un centre de réadaptation, c’est la Direction jeunesse du CISSS de l’Outaouais qui prendra le dossier en main à l’étape où les mesures sont appliquées. Là aussi, des travailleurs ont des inquiétudes quant aux services offerts aux jeunes.

Ceux qui sont en situation de détresse psychologique peuvent même en arriver à vouloir mettre fin à leurs jours, dans l’attente d’un suivi psychologique, selon Yvon*, qui a beaucoup de mal à vivre avec cette réalité.

Une demande croissante

La directrice de la Protection de la jeunesse, Michelyne Gagné, est consciente de l’ampleur des listes d’attente et des délais de services pour les enfants et leurs familles. Toutefois, elle insiste pour dire que la coopération des parents peut grandement diminuer le délai d’intervention. Ce sont surtout les délais judiciaires qui posent problème, selon elle.

« S’il faut aller au tribunal, à la chambre de la jeunesse, il est vrai qu’il y a des délais [...] des fois ça peut prendre plusieurs mois, des fois un mois, ça dépend de la situation, avant que la situation de l’enfant arrive à l’application des mesures », explique-t-elle.

Lorsque le dossier d’un enfant (code 3) se retrouve sur une liste d’attente, chaque semaine, un appel sera fait par un intervenant pour vérifier s’il y a eu un changement dans la situation de l’enfant qui nécessite de le prioriser, assure Mme Gagné.

Des services sont offerts aux jeunes dès le début de l’intervention de la DPJ à l’étape de l’évaluation, insiste-t-elle, afin que sa situation ne se détériore pas. Malgré tout, la directrice de la DPJ en Outaouais reconnaît que les listes d’attente et les délais de services peuvent avoir des répercussions sur les familles.

Face à l’augmentation de la demande, le directeur des Programmes jeunesse au CISSS de l’Outaouais n’a pas été en mesure de respecter son budget cette année. Afin de répondre aux besoins des jeunes, Martin Vachon a affirmé à Radio-Canada qu’il a dû débourser davantage en salaires pour ses employés des centres de réadaptation.

De plus, en raison de la hausse du nombre de signalements à la DPJ, Mme Gagné ajoute que sept nouveaux postes consacrés à l’évaluation des dossiers ont été créés au cours des trois dernières années pour soutenir les équipes en place. Deux postes ont aussi été ajoutés aux Programmes jeunesse, ajoute M. Vachon.

M. Vachon et Mme Gagné notent qu’un total de près de 600 000 $ ont été octroyés par Québec à leurs directions l’an dernier, en plus des 400 000 $ accordés à l’Outaouais en février dernier pour les centres de réadaptation.

Quatre nouveaux postes de spécialistes en activités cliniques seront ajoutés pour soutenir les éducateurs en réadaptation dans leurs pratiques, développer des interventions de groupe adaptées et soutenir la dynamique de fugue dans les centres jeunesse.

Le premier de deux reportages

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