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Un Québécois torturé au Mexique interpelle le gouvernement

Un Québécois qui a subi la torture dans une prison mexicaine accuse le gouvernement canadien de l'époque d'en être responsable. Pour la première fois depuis sa remise en liberté, il y a trois mois, Régent Boily décrit l'horreur qu'il a vécue. Dans une entrevue exclusive accordée à Radio-Canada, M. Boily dit vouloir éviter que d'autres subissent le même sort.

Un texte de Brigitte Bureau

Régent Boily, originaire de Hull, nous accueille chez lui, dans la région de Montréal, où il habite depuis qu'il a été libéré. L'entrevue se déroule dans la cuisine, où une grande fenêtre laisse entrer la lumière du jour. « Mon coin préféré », nous confie celui qui a passé plus de 10 ans enfermé dans des prisons mexicaines. Cette détention a laissé des séquelles. L'homme de 74 ans a l'esprit vif, mais des gestes nerveux.

« Si je vais dans un restaurant, je dois m'asseoir le dos au mur, parce que je dois voir le monde autour de moi. J'ai peur d'être agressé », explique l'ex-détenu, les mains crispées. « Je fais des cauchemars que je me noie ou qu'il y a des rats qui me mangent l'intérieur du corps. »

Ces cauchemars le réveillent régulièrement depuis sa première séance de torture dans une prison mexicaine, le 17 août 2007. Il décrit comment des gardiens lui ont maintenu la tête sous l'eau une dizaine de fois.

« Le baril était rempli d'eau. Il flottait un sac de croustilles et un rat mort, et je voyais nager des petites bestioles », se rappelle M. Boily.

Passé trouble

Régent Boily reconnaît qu'il a fait des erreurs dans sa vie. De graves erreurs.

La première remonte à 1998. Il vit alors au Mexique, où il accepte de transporter près de 600 kilos de marijuana dans son motorisé.

L'homme se fait prendre, est arrêté et emprisonné. L'année suivante, il s'évade de prison et un gardien est tué, par l'un des complices, lors de l'évasion. M. Boily soutient qu'il n'apprendra la mort du gardien que plus tard en regardant les nouvelles à la télé.

Il prend la fuite vers l'Outaouais, où il vivra sans histoire durant six ans. En 2005, la justice le rattrape. La police l’arrête chez lui, à La Pêche, au nord de Gatineau. Celui qui sera surnommé « le fugitif de La Pêche » est recherché par les autorités mexicaines qui réclament son extradition.

À l'époque, M. Boily est prêt à purger une peine pour les crimes qu'il a commis, mais il ne veut pas retourner au Mexique, où il a été torturé par la police lors de sa première arrestation, en 1998.

De 2005 à 2007, il demeure détenu à la prison de Hull, pendant que ses avocats, les criminalistes Michel Swanston et Christian Deslauriers, épuisent tous les recours possibles pour empêcher son extradition au Mexique. « À l'époque, on allait sur Yahoo!, un moteur de recherche, on entrait "torture" et "Mexique", puis il y avait au-delà d'un million de résultats qui sortaient », a affirmé Me Deslauriers en entrevue avec Radio-Canada.

Promesses non tenues

Le droit canadien et international interdit au Canada d'expulser une personne vers un pays où il y a un risque sérieux qu'elle soit torturée.

Mais en 2007, le gouvernement Harper convainc les tribunaux canadiens que ce risque est écarté dans le cas de Régent Boily. Le ministre de la Justice à l'époque, Rob Nicholson, a obtenu du Mexique des assurances diplomatiques en vertu desquelles le pays s'engage à respecter les droits de M. Boily.

Le document de huit pages énumère les garanties prévues à la Constitution mexicaine.

Le gouvernement Harper promet qu'un mécanisme de suivi sera instauré par le personnel de l'ambassade du Canada au Mexique pour veiller au respect des droits de M. Boily une fois que celui-ci sera en sol mexicain.

« Tout ça n'était que de la poudre aux yeux », s'indigne Me Swanston en entrevue avec Radio-Canada. « Suite à une demande d'accès à l'information, on a appris qu'aucun monitoring n'avait été mis en place de quelque façon que ce soit. »

En effet, des courriels des fonctionnaires canadiens à l'époque montrent que l'extradition de M. Boily les a pris de court.

Le mercredi 15 août 2007, des fonctionnaires des Affaires étrangères à Ottawa et de l'ambassade du Canada au Mexique font circuler un article de journal. « D'après les médias, il serait peut-être imminent que M. Boily soit extradé », peut-on lire dans un courriel. On y apprend aussi que les fonctionnaires n'ont même pas copie des assurances diplomatiques mexicaines.

Jeudi 16 août 2007 : nouvelle surprise. Le personnel de l'ambassade apprend que M. Boily sera extradé à la prison de Zacatecas, le même pénitencier d'où il s'est évadé en 1999.

« Je suis préoccupée [...] surtout qu'un gardien a été tué durant cette fuite. [...] des représailles sont possibles », écrit une fonctionnaire canadienne sur le terrain. Elle fait remarquer que même « au Canada, on essaierait d'éviter de placer un détenu dans une telle situation ».

Le consul général du Canada au Mexique, Robin Dubeau, tente aussitôt de joindre les autorités mexicaines pour faire envoyer M. Boily dans une autre prison, apprend-on dans un autre message.

Ses démarches sont vite stoppées par un mot d'ordre des Affaires étrangères à Ottawa. « Suite à des consultations internes, nous suggérons qu'étant donné les garanties données par les autorités mexicaines et acceptées par le gouvernement canadien, que nous n'intervenions pas présentement », révèle un courriel du 16 août 2007.

Séances de torture

Le vendredi 17 août 2007, Régent Boily est extradé à la prison de Zacatecas, au Mexique.

Le soir même, des gardiens l'emmènent dans un coin désert de la prison où ils le torturent, raconte M. Boily.

« J'ai regardé l'eau et j'ai dit : "Non, pas ça." Je me suis débattu », se rappelle-t-il. C'est à ce moment-là que des gardiens lui ont plongé la tête de force dans un baril d'eau où flottaient un rat mort et des déchets. « La nécessité d'évacuer l'air, l'arrêt de la respiration causent une douleur insupportable. »

On l'étouffe aussi avec un sac de plastique. « Le sac de plastique, c'est pour te faire perdre connaissance. J'avais peur de mourir, mais il y a des fois où j'aurais aimé mourir, relate-t-il. C'est difficile de savoir que tu vas perdre conscience. On te serre un sac autour du cou. Tu vois la buée. À un moment donné, tu ne vois plus rien. » On le réveille en lui plongeant à nouveau la tête dans l'eau souillée.

Ces suffocations dans l'eau et avec le sac de plastique laisseront des marques. « Suite à ces étouffements, j'ai eu des problèmes d'équilibre. J'ai eu des problèmes de mémoire. J'ai même des moments d'absence encore aujourd’hui où je perds tout contact avec la réalité », affirme Régent Boily.

Ces sévices ont été répétés durant les premiers jours de sa détention. Il a aussi été battu, poussé violemment d'un gardien à l'autre, et on lui a injecté de la sauce piquante dans le nez. « J'avais la bouche enflée. Je pouvais juste manger des aliments liquides et des breuvages, le temps que ça se replace », se rappelle-t-il.

« J'ai mérité la prison pour ce que j'ai fait. Je l'admets. Ça, ce n’est pas un problème. Mais pourquoi torturer quelqu'un? » demande-t-il.

Au moment même où M. Boily commençait sa détention au Mexique, le premier ministre du Canada à l'époque, Stephen Harper, recevait le président du Mexique et celui des États-Unis pour un sommet à Montebello, en Outaouais, les 20 et 21 août 2007.

« On l'a sacrifié pour le bien-être de nos relations internationales avec le Mexique. C'est ma perception des gestes du gouvernement », soutient Me Swanston, un des avocats de M. Boily.

Le personnel de l'ambassade du Canada au Mexique ne rend visite à M. Boily que le mercredi 22 août 2007, soit cinq jours après son emprisonnement en sol mexicain.

Un compte rendu de la rencontre, rédigé à l'époque par l'ambassade, fait état de la torture et des mauvais traitements rapportés par M. Boily. On apprend dans ce même rapport que l'ambassade a rencontré le directeur de la prison le même jour pour lui faire part de ses inquiétudes quant à la sécurité du citoyen canadien.

Les mauvais traitements des gardiens ont cessé après cette visite.

Robin Dubeau était consul général du Canada au Mexique au moment de l'extradition de M. Boily en 2007. Il a confirmé cinq ans plus tard lors d'un interrogatoire en cour que, malgré les engagements du gouvernement Harper, aucun mécanisme particulier n'avait été mis en place pour suivre le cas de M. Boily et qu'à son arrivée au Mexique, le personnel de l'ambassade n'avait pas copie des assurances diplomatiques fournies par les autorités mexicaines.

La terreur des premières nuits de détention ne quittera plus jamais M. Boily. « La nuit, j'étais assis dans mon lit, puis je regardais le corridor puis je me disais : "Ils vont peut-être venir, ils ne viendront pas. Oh, mon Dieu, ils ouvrent les portes. Est-ce que c'est pour moi?" Je délirais. »

Un soir, dans sa cellule, après des années de cauchemars à répétition et de conditions de détention difficiles, il a tenté d'en finir. « Un soir, j'ai dit : "C'est le temps d'arrêter ça." Il y avait une grande fenêtre qui avait des barreaux à peu près tous les six pouces, des barreaux carrés. Donc, je me suis attaché le drap après... » L'émotion l'empêche de finir sa phrase. « Ça me ne tente pas de le dire. C'est trop difficile. Excusez », dit-il en pleurant. Il restera dans des prisons mexicaines durant plus de 10 ans.

Radio-Canada a écrit aux anciens ministres conservateurs qui étaient responsables du dossier de M. Boily en 2007, soit Rob Nicholson à la Justice et Peter MacKay aux Affaires étrangères. On leur a demandé ce qu'ils répondaient à M. Boily, qui les accuse d'avoir manqué à leurs engagements de le protéger. Ils n'ont pas répondu à nos courriels.

Décision restée lettre morte

Le gouvernement Trudeau a accepté de rapatrier Régent Boily, en juin 2017, pour qu'il finisse de purger sa peine au Canada. Il a été transféré au Centre régional de réception, un établissement à sécurité maximale à Sainte-Anne-des-Plaines, au Québec. Il a ensuite obtenu sa libération conditionnelle le 12 décembre 2017.

Mais le gouvernement Trudeau n'a toujours pas donné suite aux demandes répétées de ses avocats d'appliquer la décision du Comité des Nations unies contre la torture. Le Comité a statué, en 2011, que le gouvernement canadien de l'époque avait violé la Convention contre la torture en extradant Régent Boily au Mexique. Le Comité a conclu que le gouvernement canadien devait :

1) indemniser M. Boily pour la torture qu'il a subie;2) lui offrir une réadaptation aussi complète que possible, par la fourniture de soins médicaux et de services juridiques;3) revoir son système d'assurances diplomatiques, afin d'éviter que des violations similaires ne se reproduisent.

« M. Boily est un homme brisé », lance Me Swanston.

Radio-Canada a demandé au gouvernement Trudeau s'il allait appliquer cette décision. Un porte-parole du ministère de la Justice a répondu par courriel que le « gouvernement du Canada prend au sérieux ses obligations en vertu du droit international ». Il a aussi noté que M. Boily avait intenté un recours devant la Cour fédérale du Canada. « À ce point-ci, le gouvernement n'a pas l'intention d'indemniser M. Boily », a-t-il affirmé.

M. Boily poursuit le gouvernement canadien en dommages et intérêts pour 6 millions de dollars. Mais il a déjà indiqué au gouvernement Trudeau qu'il est prêt à régler cette cause à l'amiable.

Une compensation du fédéral?

« Quand un gouvernement canadien tourne volontairement le dos aux droits d'un Canadien et permet qu'il soit torturé et maltraité, nous finissions tous par payer. » C'est ainsi que le premier ministre Justin Trudeau a expliqué, ces derniers mois, sa décision d'indemniser un autre Canadien qui a été incarcéré à l'étranger : Omar Khadr.

Au Canada, certains considèrent M. Khadr comme une victime, d'autres comme un terroriste. « La Charte [canadienne des droits et libertés] protège tous les Canadiens, chacun d'entre nous, même quand c'est inconfortable. Ça n'a rien à voir avec ce que Khadr a fait ou non », a mentionné le premier ministre à une autre occasion.

Quant au cas de M. Boily, son avocat Me Deslauriers s'inquiète que le Canada n'ait pas retenu de leçons de son extradition. « Je n'ai aucune information comme quoi cette façon de faire a changé. » Il ajoute : « Au Canada, c'est un crime de torturer un animal. Si on attache un animal chez nous, on ne s'en occupe pas, puis on le bat, on peut être accusé au criminel. Puis là, on envoie un humain dans ces circonstances-là. »

Aujourd'hui, malgré ses problèmes de santé, Régent Boily a une nouvelle raison de vivre : « Mes petits-enfants, je ne les connaissais pas. Ils sont venus me voir tout de suite. J'avais besoin de ça. [...] Mes petits-enfants, c'est ce que j'aime le plus. »

Son nouveau rôle de grand-père lui donne la motivation de poursuivre son combat auprès du gouvernement canadien. « Je veux qu'ils reconnaissent l'erreur qu'ils ont faite. Je ne veux pas que ça se répète avec quelqu'un d'autre, un autre Canadien. »

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