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Victoire historique pour un travailleur ontarien exposé au benzène

ENQUÊTE - Un travailleur malade se demande pourquoi il a dû se battre pendant plus de 10 ans pour être indemnisé, alors que la loi ontarienne reconnaît déjà sa forme de leucémie comme une maladie professionnelle chez les pompiers.

Une enquête de Valérie Ouellet et Chelsea Gomez de CBC News

Ça fait plus d’une décennie que Mitch LaPrade a mis les pieds dans une imprimerie, mais il se rappelle encore très bien de l’odeur dans l’usine. Une odeur si forte qu’elle collait à ses vêtements, ses cheveux - même à sa peau.

« Ça sentait très fort l’encre et le goudron », se rappelle l’homme de Long Sault, dans le Sud-Est de l’Ontario. « Je devais passer par le garage, laisser tous mes vêtements là et prendre ma douche avant de rentrer dans la maison. Mes vêtements sentaient tellement qu’on les laissait dans le garage. »

Cette odeur, c’était en partie du benzène, un hydrocarbure qu’on trouve dans l’essence, mais aussi dans les produits qui servent à nettoyer les presses en imprimerie.

Mais ça, M. LaPrade n’en avait aucune idée quand il a commencé à travailler comme technicien de prépresse en 1986. Avec un diplôme d'études secondaires en poche, il s’agissait pour lui d’un emploi stable avec un bon chèque de paie.

C’était son point de vue jusqu’à ce qu’il commence à avoir de la difficulté à respirer. En 2005, après plusieurs problèmes de santé, un diagnostic tombait : leucémie lymphoïde chronique, ou LLC, un cancer du sang. À 44 ans, son médecin lui a annoncé qu’il lui restait, au mieux, 15 ans à vivre.

M. LaPrade et sa femme, Peggy, étaient sous le choc. « Ma femme et moi, on n‘avait aucune idée ce qu’était la leucémie (...) Je ne fume pas, je prends soin de ma personne, de mon corps. Comment est-ce possible d’avoir attrapé ça? »

Un jour, son médecin lui parle du benzène, une substance cancérigène. Il réalise qu’en 20 ans de travail dans l’industrie de l’imprimerie, on ne lui a jamais donné de gants ou de masque pour se protéger.

Un an après son diagnostic, il dépose une réclamation officielle auprès de la Commission des accidents du travail de l’Ontario (WSIB). Ce n’était qu’alors le début d’une bataille qui aura duré plus de 10 ans dans le but de prouver que sa leucémie provient bel et bien de son exposition au benzène en milieu de travail.

« Pas assez de preuves scientifiques »

Dans la réponse à la requête de M. LaPrade, la Commission des accidents du travail de l’Ontario reconnaît que celui-ci a bel et bien été exposé à des niveaux « modérés à élevés » de benzène au travail.

Pendant plus de dix ans, la Commission a toutefois refusé toutes ses réclamations, arguant que les preuves scientifiques qu’il a fournies pour démontrer le lien entre l’exposition au benzène et la LLC n’étaient « pas concluantes ».

Tout ça, en dépit du fait que, depuis 2007, un règlement spécial existe déjà afin d’indemniser un autre groupe de travailleurs souffrant de la même forme de leucémie. Selon la présomption sur les pompiers (Règl. de l'Ont. 253/07), si un pompier a travaillé pendant au moins 15 ans avant d’être diagnostiqué avec un cancer ou une leucémie, sa maladie est déjà considérée comme une maladie professionnelle, ce qui facilite le processus de compensation.

Le Dr. Brian Gibson croit qu’on fait deux poids deux mesures. Il fait partie de l’équipe de médecins qui traite M. LaPrade. Il a étudié les preuves scientifiques qui ont servi à la création du règlement spécial. Il dit que certaines des études jugées « non concluantes » dans le cas de son patient ont toutefois été acceptées dans le cas de certains pompiers.

La Commission affirme dans ses correspondances avec M. LaPrade que c’est parce que les pompiers sont exposés à toutes sortes d’autres substances dangereuses au travail.

« Mais si vous étudez la littérature scientifique », affirme Brian Gibson en entrevue à CBC News, « la seule substance qui augmente vraiment les risques de leucémie lymphoïde chronique, c’est le benzène. »

De son côté, M. LaPrade croit que c’est de la discrimination.

Dans un courriel envoyé à CBC News, la Commission des accidents du travail de l’Ontario affirme que les pompiers sont dédommagés en fonction de leurs années de service et leur diagnostic, pas en fonction de leur exposition à certaines substances ou d’autres.

Le mois dernier, le ministère du Travail a annoncé qu’il révisera la façon dont il évalue les cancers d’origine professionnelle et son système d’indemnisation - incluant les règlements spéciaux visant certains métiers en particulier, comme les pompiers.

375 000 Canadiens exposés au benzène

Selon un chercheur qui faisait partie du groupe d’experts qui a étudié les maladies du travail chez les pompiers, il est temps que le gouvernement étende son règlement spécial aux travailleurs d’autres industries.

Jim Brophy est professeur à l’Université de Windsor. À son avis, c’est très bien d’avoir protégé les pompiers, mais des milliers d’autres travailleurs sont encore à risque.

« Étude après étude démontrent que ceux qui travaillent dans des raffineries, par exemple, sont exposés au benzène tous les jours. On sait que les travailleurs du milieu de l’automobile, des usines de plastiques et de caoutchouc sont aussi exposés. »

Près de 375 000 travailleurs au pays sont exposés au benzène, selon CAREX Canada, un projet de surveillance des cancers en milieu de travail.

La Commission des accidents du travail de l’Ontario affirme avoir reçu 66 réclamations liées au benzène et à la leucémie depuis 2006, et en avoir accepté 11 qui n’étaient pas liées au règlement spécial sur les pompiers. La Commision n’a pas précisé combien étaient directement reliées à des cas de leucémie lymphoïde chronique.

Réclamations approuvées en quelques mois pour les pompiers

Même l’Association des pompiers de l’Ontario croit que les travailleurs, qui qu’ils soient, ne devraient pas avoir à fournir des preuves scientifiques.

« Ce n’est pas nécessaire », affirme Jeri Ottley, porte-parole en santé et sécurité au travail pour l’Association. « C’est un fait accepté chez les pompiers. S’il a travaillé près du benzène et que ç’a été prouvé, ça devrait être automatique. »

M. Ottley dit que la majorité des réclamations qu’il a remplies au nom de pompiers ont été approuvées, la plupart en moins de trois mois, tant que le travailleur n’avait pas d’autres antécédents médicaux qui auraient pu contribuer à son diagnostic.

De l’espoir pour d’autres

En novembre dernier, M. LaPrade et son avocate, Bernadette Clément, ont présenté sa cause devant le Tribunal d’appel des accidents de travail de l’Ontario et ont gagné.

Dans sa décision, le juge reconnaît que son exposition au benzène « a contribué de façon significative » à son cancer. « On s’est battu tellement longtemps, et enfin, quelqu’un nous croit », dit M. LaPrade.

Son avocate croit que cette cause pourrait avoir un impact important pour d’autres travailleurs à risque. La décision est publique, et pourrait être présentée comme une nouvelle preuve par les travailleurs dont les réclamations ont été rejetées dans le passé.

À 57 ans, M. LaPrade sait que son temps est compté. Il faudra peut-être encore des mois à la Commission pour évaluer le montant de son indemnisation, mais pour lui, le but a changé : il désire hanger la vie d’autres travailleurs.

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