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Yvonne Dubé, l’avocate qui n’en était pas une

La directrice générale des Grands Frères Grandes Soeurs (GFGS) de l'Outaouais, Yvonne Dubé, s'est faussement présentée comme avocate et a pratiqué le droit sans autorisation de septembre 2011 à mars 2012. Radio-Canada a appris que le conseil d'administration de l'organisme n'a jamais été mis au courant de ses démêlés avec la justice.

Un texte d’Antoine Trépanier

En avril 2015, Yvonne Dubé a consenti à la décision rendue par le juge de la Cour supérieure de l’Ontario, Charles T. Hackland, de « cesser de façon permanente de pratiquer le droit sans autorisation » et « de ne plus fournir des services juridiques non autorisés ».

« C’est ce qui s’est passé en effet », confirme Mme Dubé lors d’une discussion au téléphone.

En dépit d’avoir accepté l’ordre d’injonction qui l’empêche de pratiquer le droit, Mme Dubé nie « absolument » avoir représenté des clients devant les tribunaux sans être membre du Barreau de l’Ontario.

Radio-Canada a consulté près d’une dizaine de documents du Barreau, du Tribunal du Barreau et de la Cour supérieure de l’Ontario.

Dans une autre cause présentée au Tribunal du Barreau de l’Ontario, en février 2018, entre le Barreau de l’Ontario et l’ancien patron de Mme Dubé, Me Christian Deslauriers, l’énoncé conjoint des faits auquel Mme Dubé n’a pas participé stipule qu’elle s’est présentée au moins à 12 reprises au palais de justice pour représenter des clients dans des causes criminelles, entre septembre 2011 et mars 2012.

Ce document, qui s’appuie sur une enquête menée par le Barreau, indique notamment que Mme Dubé s’est présentée en cour comme avocate dans une affaire de possession d’une substance contrôlée le 8 décembre 2011. Deux clients étaient accusés de possession de cocaïne dans le but d’en faire le trafic.

Ce jour-là, l’audition a été remise sans date ultérieure. Le procès a finalement été annulé lorsqu’il a été révélé que Mme Dubé n’était pas avocate. Radio-Canada n’a pas pu confirmer si le procès a été repris.

« J’ai aucune idée de ce que vous parlez », dit Yvonne Dubé

Dans un entretien téléphonique avec Radio-Canada, Yvonne Dubé nie catégoriquement avoir représenté quiconque à titre d’avocate.

« J’ai aucune idée de ce que vous parlez », a-t-elle dit à au moins deux reprises.

Après cet entretien, Yvonne Dubé ne s’est pas présentée à un rendez-vous convenu avec elle pour l’entrevue formelle.

La requête déposée dans la demande d’injonction du Barreau à son égard, en février 2015, allègue que Mme Dubé « s’est présentée aux clients, aux avocats, aux juges et à d’autres officiers de la justice comme étant autorisée à pratiquer le droit et offrir des services juridiques en Ontario ».

Yvonne Dubé nie avoir travaillé pour Christian Deslauriers entre septembre 2011 et mars 2012. Elle a cependant effectué son stage dans son cabinet de juin 2010 à septembre 2011.

« Ce n’était pas comme avocate, par exemple, moi j’étais au nom de Christian Deslauriers tout le temps, tout le temps, je faisais ce qu’il me disait de faire. C’est tout », se défend-elle quant au rôle qu’elle a joué en tant que stagiaire.

Les Grands frères Grandes Soeurs tenus dans le noir

Au téléphone, Yvonne Dubé admet qu’elle n’a jamais avisé ses supérieurs des procédures en cours contre elle avec le Barreau de l’Ontario lors de son embauche, qu’elle situe entre janvier et mars 2015. Elle ne leur a pas communiqué l’issue du processus juridique en avril 2015.

« Je ne les ai pas informés, j’en ai pas parlé à personne parce que c’était ma vie privée. C’est une décision que j’ai prise d’accepter ce qu’on me demandait. Je ne me suis pas chicanée, je me suis retirée », dit-elle.

Marc Philip Laperrière, qui présidait l’organisme au moment de son embauche, confirme qu’Yvonne Dubé n’a pas informé le comité de sélection de ses démêlés avec la justice.

« Ça c’est sûr [que j’aurais voulu avoir cette information] », répond spontanément Marc Philip Laperrière, qui présidait l’organisme au moment de son embauche.

« Il faudrait vérifier avec les avocats pour voir les lois et tout cela, mais c’est sûr qu’il y aurait un peu un bris de confiance. Mais, je ne pense pas que ça nuit aux compétences qu’elle a pour gérer l’agence », soutient-il.

Ce dernier affirme qu’Yvonne Dubé n’a pas été embauchée pour ses compétences en droit, mais bien pour celles de femme d’affaires.

Le président actuel du conseil d’administration des GFGS de l’Outaouais, Richard Gravel, n’a pu être joint par Radio-Canada.

Pierre Samson, un ancien membre du conseil d’administration (septembre 2017 à février 2018), affirme qu’il ignorait lui aussi le passé de Mme Dubé.

« Je n’étais pas au courant. C’est assez limité ce qu’on savait sur Mme Dubé. Moi, j’ai essayé de faire ma petite enquête et je n’ai pas pu trouver rien », affirme M. Samson, qui a démissionné de son poste dans les dernières semaines.

Une pratique illégale du droit, selon un spécialiste

À la lumière des documents présentés, « il semble qu’il y a effectivement eu pratique illégale du droit », analyse le professeur à la Faculté de droit civil de l’Université d’Ottawa, Charles-Maxime Panaccio.

« Il y a toutes sortes de raisons d'acquiescer à une injonction, mais on peut tirer la conclusion qu’il y a un certain acquiescement de pratique illégale du droit », explique M. Panaccio.

Pour le professeur de droit, il est pertinent de faire la différence entre les divers types d’emplois que peut occuper une personne impliquée dans une telle affaire. Divulguer ces informations prend toute son importance lorsque la personne visée par l’injonction occupe un poste de direction, selon le professeur, « où on s’attend à une certaine forme de leadership, entre autres moral ».

De sténographe à stagiaire, à « avocate »

Avant de lancer sa carrière dans le milieu communautaire, Mme Dubé a travaillé pour l’avocat-criminaliste Me Christian Deslauriers, d’abord à titre de stagiaire.

Me Christian Deslauriers l’avait embauchée en juin 2010 alors qu’elle terminait ses études de droit à l’Université d’Ottawa.

Durant ses études, Mme Dubé était sténographe judiciaire. Selon nos sources, elle était alors « très connue, très respectée » au palais de justice d’Ottawa.

Dans l’énoncé conjoint des faits présenté au Tribunal du Barreau en février 2018, Me Deslauriers soutient qu’Yvonne Dubé lui a annoncé durant l’été 2011 qu’elle allait être admise au Barreau de l’Ontario en septembre.

Mme Dubé nie cette affirmation dans l’entretien téléphonique. « [J’étais au cabinet de Me Deslauriers] seulement pour mon stage, ensuite j’ai quitté pour aller travailler avec Julie Audet. C’était une de mes professeurs à l’école », explique-t-elle.

Mme Audet est aujourd’hui juge à la Cour supérieure de l’Ontario. Elle n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

Me Christian Deslauriers a refusé nos demandes d’entrevue. Toutefois, il a fait parvenir à Radio-Canada une longue déclaration écrite. Dans cette lettre, il indique : « Alors qu'elle était à mon emploi, j'ai mis toute ma confiance en Yvonne Dubé pour gérer mon bureau, entres autres, pendant que je travaillais sur le dossier de Jacques Mungwarere, ultimement acquitté de génocide au Rwanda ».

La plainte qui fait tout dérailler

Le 19 avril 2012, Me Mélanie Lord, une avocate d’Ottawa porte plainte contre Mme Dubé au Barreau de l’Ontario.

Me Lord a refusé nos demandes d’entrevue, mais dans sa plainte, on dénote sa surprise lorsqu’elle a été mise au courant par un stagiaire que Mme Dubé n’était pas avocate.

« En octobre 2011, je l’ai félicitée d’avoir obtenu le statut d’avocat et j’ai commencé à m’adresser à elle comme Me Dubé », lit-on dans la plainte.

Mme Dubé a affirmé lors de notre conversation téléphonique ne jamais avoir été assermentée au Barreau.

« J’en ai passé un [examen du Barreau], ça avait été retiré parce que j’ai abandonné », affirme-t-elle. La réussite de deux examens du Barreau est nécessaire pour être assermenté comme avocat en Ontario.

Or, selon l’énoncé conjoint des faits signé par Me Deslauriers et le Barreau de l’Ontario, Mme Dubé a assuré à son patron qu’elle était avocate.

Aujourd’hui, Me Deslauriers soutient par écrit à Radio-Canada ne « jamais [avoir] compris pourquoi elle n'avait pas eu le courage de lui avouer avoir failli des examens du Barreau ».

Le Barreau a déclenché une enquête qui, ultimement, a mené à une injonction permanente pour qu’elle cesse de pratiquer le droit sans être membre du Barreau. Me Deslauriers a collaboré à cette enquête.

Dans la cause du Barreau contre Me Deslauriers, la décision rendue par le Tribunal du Barreau en février 2018 conclut que l’avocat Christian Deslauriers « ne s’est pas assuré que [Mme Dubé], une fois son contrat de stage terminé, était autorisée à pratiquer, et donc, ne l’a pas empêché de pratiquer de façon non autorisée ». Il purge présentement une suspension de trois mois et devra payer une pénalité de 12 500 $.

Pour sa part, Yvonne Dubé nous affirme par téléphone vouloir éventuellement être admise au Barreau. D’ailleurs, elle soutient avoir reçu une lettre du Barreau de l’Ontario « il y a un mois ou deux » stipulant qu’elle pouvait reprendre les examens requis.

Par courriel, le Barreau de l’Ontario a refusé de commenter puisqu’il s’agit d’information concernant un dossier d’étudiant et ajoute une déclaration générale.

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