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Zones inondables: une grande réflexion s’amorce

Alors que meubles et débris sèchent au soleil dans les rues de Gatineau, une colossale et délicate réflexion s'amorce sur l'aménagement du territoire. L'eau a envahi des quartiers qui n'étaient pas cartographiés comme inondables. La menace a-t-elle été suffisamment prise au sérieux?

Un texte de Catherine Lanthier avec la collaboration de Jérémie Bergeron

Dans bien des secteurs, l’eau est montée bien plus haut que les zones inondables identifiées par les autorités compétentes. Comme le témoigne cette carte conçue par ICI Ottawa-Gatineau, des pâtés de maison entiers, dont les propriétaires auraient dû dormir sur leurs deux oreilles, se sont retrouvés au coeur du désastre.

Les zones inondables sont classées en deux groupes, en fonction de leur fréquence d’inondation: les zones 0-20 ans (probabilité de 5% de se produire chaque année), et les zones 20-100 ans (probabilité de 1%).

Vers une nouvelle approche?

Les données sur lesquelles s’appuient la Ville de Gatineau en ce qui concerne la rivière des Outaouais datent de 2005, tandis que celles de la rivière Gatineau datent de 2013.

Devraient-elles être actualisées plus régulièrement? Y a-t-il lieu de revoir nos façons de faire au Québec? Le professeur d’études urbaines de l’Université du Québec en Outaouais, Mario Gauthier, croit qu’une « grande réflexion » s’impose, notamment sur les nouvelles constructions.

« On pourrait par exemple envisager d’avoir des contraintes beaucoup plus fortes dans les zones 20-100 ans, peut-être du même type que ce qui existe dans les 0-20 ans », avance-t-il.

A l’issue de cette crise, Québec songe justement interdire les nouvelles constructions dans les zones inondables. Pourtant, ces réflexions ne datent pas d’hier.

Ancien urbaniste à la MRC de Vaudreuil-Soulanges, le professeur Gauthier avait vu venir le coup. La Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, adoptée à l’Assemblée nationale en 1979, a encouragé les municipalités à cartographier les zones inondables et à y contraindre le développement.

J’ai parfois l’impression qu’on a pas pris ça suffisamment au sérieux.

Mario Gauthier, professeur, études urbaines, Université du Québec en Outaouais

« Ce n’était pas banal comme préoccupation », rappelle-t-il. Sauf que « les MRC, les municipalités, étaient réticentes à contraindre le développement, d’autant plus à contraindre le développement dans ces secteurs fortement recherchés, qui ont une forte valeur foncière » ajoute-t-il.

S’établir en zone inondable: des risques bien calculés?

Les municipalités et les MRC ont, d’une part, la responsabilité de régir les constructions dans les zones inondables, et de délimiter ces secteurs.

D’autre part, l’impôt foncier qu’elles recueillent se retrouvent au coeur de leur financement.

« Il y a peut-être un paradoxe », note le professeur Mario Gauthier, qui souligne que les propriétés riveraines « sont des zones qui ont des valeurs foncières très très élevées ».

Un coup d’oeil sur le chemin Fraser, dans le secteur d’Aylmer à Gatineau, permet d’admirer de magnifiques propriétés, qui bordent directement la rivière des Outaouais. Plusieurs d’entre elles étaient autrefois des chalets, aujourd’hui devenus de luxueuses résidences principales, dont l'évaluation frôle le million de dollars.

Les détritus laissés ici et là par le courant témoignent d’une semaine extrêmement éprouvante pour les propriétaires, trahis par les cernes sous leur regard.

Fausse note au paysage : sur un terrain vacant toujours inondé trône une pancarte « À vendre », qu’un canard vient encercler à la nage.

Ce terrain est situé dans une zone de récurrence de 100 ans.

L’agent immobilier Benoît Lecomte compte bien trouver un acheteur pour y faire la construction. M. Lecomte l’informera des risques, mais l’attrait du bord de l’eau convainc bon nombre de citoyens de s’y lancer.

Par contre, davantage d’appui de la part de la Ville de Gatineau serait souhaitable selon lui, pour que les acheteurs puissent savoir exactement dans quoi ils se lancent en faisant une telle acquisition.

« Ce qui nous aiderait, c’est de rendre l’information plus accessible, d’avoir un contact plus direct avec la municipalité », explique-t-il.

À qui la responsabilité?

Robert Montreuil habite sur le chemin Fraser depuis 1993. L’octogénaire a été relativement épargné comparativement à ses voisins: une soixantaine de centimètres d’eau au sous-sol, mais rien pour l’inquiéter. En s’établissant ici, il déménageait au « paradis ». Un choix assumé.

« Une part de risque doit revenir aux propriétaires », croit-il. À son avis, celui ou celle qui décide de s’établir au bord de l’eau doit être prêt à vivre avec les conséquences, et ce n’est pas seulement à l’état de casser sa tirelire lorsque le rêve tourne au cauchemar.

Une réflexion qui survient alors que le premier ministre Philippe Couillard s’apprête à annoncer un rehaussement de l’aide aux sinistrés.

Le gouvernement du Québec contribue à la rénovation des résidences sinistrées, peu importe si les citoyens touchés ont délibérément choisi de s’établir au bord de l’eau.

Les citoyens dont la maison a été inondée seraient maintenant compensés jusqu'à hauteur de 200 000 $ par le gouvernement, plafonnées jusqu’à présent à 159 000 $.

De concert, Québec doit lancer une réflexion à long terme sur l’aménagement du territoire.

Le président du comité consultatif d’urbanisme de la Ville de Gatineau, Richard Bégin, venu constater l’état des lieux, tire un constat : « ne pas présumer qu’une crise comme ça, ça va être seulement dans 100 ans ».

Une réflexion en profondeur s'amorce aussi du côté de la Municipalité.

« C’est sûr que quand arrive une catastrophe de l’ampleur qu’on vient de connaître, c’est l’ensemble de la société qui paye », ajoute M. Bégin.

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