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Arrêt Jordan : « La justice n’est pas rendue », déplore une victime

Pour Magalie, l'arrêt Jordan est bien plus qu'une décision judiciaire qui fait la manchette depuis des mois partout au Canada. C'est pour elle un précédent qui a mis fin au procès de son beau-père, accusé de l'avoir agressé sexuellement pendant près de 9 ans.

Un texte de Maxime Corneau

La jeune femme dont l'identité est protégée que nous nommons Magalie, aujourd’hui mère de deux enfants, tente de faire la paix avec 6 ans de procédures judiciaires qui n’ont finalement abouti à rien.

« Le sentiment que j’ai, c’est comme ça : "Ce n’est pas grave ce que vous avez vécu, c’est juste de l’abus sexuel" […] J’ai servi d’objet sexuel et après ça, ce n’est pas grave », dit-elle.

Des années d’« enfer »

De l’âge de 14 ans à 22 ans, Magalie allègue avoir été agressée par son beau-père Mario, un nom fictif utilisé pour protéger l’identité de la victime.

Selon ce qui a été entendu en cour lors du témoignage de Magalie, ce dernier disait être un ange qui devait la guérir de son anxiété et lui donner de l’énergie. Il se présentait comme l’« ange Daniel ».

Mario a été arrêté en 2010, tout comme la mère de Magalie. Après plus de 60 passages devant les tribunaux, Mario a finalement obtenu, au printemps dernier, un arrêt des procédures en raison des délais jugés déraisonnables. Son avocat avait invoqué, avec succès, l’arrêt Jordan.

La mère de Magalie a pour sa part été condamnée à 3 ans et demi de prison pour avoir encouragé sa fille à avoir des relations sexuelles avec son conjoint. La femme a plaidé coupable, mais Mario a contesté les accusations. Pendant son procès, il a cependant admis certains gestes sexuels avec la plaignante, alors qu'elle avait 17 ans et demi.

Magalie doit aujourd’hui accepter ce qu’elle considère être une grande injustice. Sa mère a purgé une peine alors que son beau-père, lui, est libre comme l’air.

« C’est une injustice. Oui, il y a eu négligence parentale, par contre les attouchements physiques et mentaux, ce n’est pas ma mère qui les a faits, c’est lui. Quand je pleurais le soir, c’était de sa faute à lui. »

La justice se transforme

Le criminaliste de Québec Maxime Roy doit, comme tous les avocats, composer au quotidien avec les conséquences de l’arrêt Jordan.

Selon lui, les juges ont aussi changé leurs pratiques. « Il y a des changements significatifs depuis Jordan. Les juges vont être beaucoup plus rapides à éviter qu’une situation de la sorte ne se reproduise. Ils vont faire en sorte de mettre plus de pression sur les avocats à savoir pourquoi il y a des reports. »

Ces nouvelles façons de faire influencent aussi les juristes. « Ça aide le travail des avocats parce que ça nous force à être encore plus préparés à chaque présence », estime Me Roy.

« On est comme des marionnettes »

Cette justice en changement n’apaise pas Magalie. Selon elle, son agresseur présumé a joué avec le système en repoussant encore et encore ses comparutions. « Je ne peux pas croire que cette personne-là, qui m’a autant manipulé, qu’ils le laissent utiliser l’arrêt Jordan comme ça. »

L’arrêt des procédures a par ailleurs été ordonné en raison des délais occasionnés par la gestion du dossier par l’État, et non pas par l’accusé.

Magalie craint aujourd’hui que Mario, en l’absence d’une condamnation, puisse commettre de nouvelles agressions. « Qui vous dit qu’il ne récidivera pas ? […] C’est quelqu’un qui va penser encore à ça », déplore-t-elle.

Rejoint au téléphone, Mario a refusé notre demande d’entrevue. Il s’est contenté de dire qu’il était victime d’un complot.

D'après les informations de Catou MacKinnon

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